L’homme d'affaires franco-libanais Ziad Takieddine, le 7 octobre 2019 au Palais de justice de Paris. Bertrand Guay/AFP
Jeudi, l’ex-président français Nicolas Sarkozy a été condamné pour association de malfaiteurs dans l’affaire dite des financements libyens de sa campagne présidentielle de 2007. Il est tenu de payer une amende de 100 000 euros. Mais surtout, il va devoir purger cinq ans de prison ferme avec mandat de dépôt à effet différé et avec exécution provisoire. Ce qui veut dire que Nicolas Sarkozy, dans quelques semaines, et bien qu’il ait fait appel de la décision, sera malgré tout emmené derrière les barreaux : une première pour un ex-président français.
Au cœur de cette saga judiciaire, le sulfureux homme d’affaire franco-libanais Ziad Takieddine, décédé deux jours avant le rendu du jugement. Pour motiver sa décision, le tribunal a évoqué un « faisceau d’indices graves, précis et concordants » parmi lesquels figurent plusieurs éléments rattachés au Liban. En cause : Ziad Takieddine, désigné par le tribunal comme le maillon essentiel du « pacte de corruption » formé par l’entourage de Nicolas Sarkozy avec le régime dictatorial libyen. Le Parquet national financier (PNF) avait requis six ans de prison et trois millions d’euros d’amende contre le Franco-Libanais. Mais son décès à deux jours du procès lui a permis d’échapper au jugement. Il est mort au Liban-Nord, après avoir été hospitalisé, alors qu’il purgeait une peine de prison à Tripoli à la suite d’un litige financier avec son avocat, selon sa famille. Ziad Takieddine s’était réfugié au Liban peu avant sa condamnation en 2020 dans une autre affaire, celle de « Karachi », le Liban n’extradant pas ses ressortissants vers des pays étrangers.
Le revirement spectaculaire de Takieddine
L’affaire des financements libyens a démarré en 2011 après des révélations du média français Mediapart. L’enquête accusait Nicolas Sarkozy et ses plus proches lieutenants d’avoir noué un pacte de corruption avec la dictature de Mouammar Kadhafi . L’objectif : financer la campagne présidentielle de 2007 de M. Sarkozy, en échange de contreparties diverses (diplomatiques, juridiques, économiques), au bénéfice de la Libye.
Dans ce système, aujourd’hui qualifié d’association de malfaiteurs, Ziad Takieddine était mandaté par l’équipe de Nicolas Sarkozy pour jouer le rôle d’intermédiaire avec le régime libyen : organisation des rendez-vous en Libye, négociation des contreparties, transfert des fonds financiers. Un rôle que, selon le tribunal, Nicolas Sarkozy ne pouvait pas ignorer.
Pour motiver son jugement, la cour a annoncé ne pas se fonder sur les déclarations fluctuantes du Franco-Libanais, qui tantôt assurait avoir remis cinq millions d’euros en espèces à Nicolas Sarkozy, tantôt déclarait à la télévision française que le président n’en avait au contraire « pas touché un centime ». Un revirement analysé depuis par la justice comme une possible subornation de témoin, qui a valu une mise en examen à plusieurs personnalités, dont Nicolas Sarkozy et son épouse Carla Bruni-Sarkozy, en octobre 2023 et juillet 2024.
Le tribunal a privilégié l’exploitation des archives et notes de Ziad Takieddine lorsqu’elles étaient corroborées par d’autres éléments matériels. Selon des extraits du jugement publiés par Le Monde, c’est notamment sur cette base qu’il a estimé que l’accusation avait su démontrer la tenue de réunions à Tripoli, en Libye, en 2005 et 2006. Y participaient deux proches de Nicolas Sarkozy, Claude Guéant et Brice Hortefeux, ainsi que Ziad Takieddine et le numéro deux du régime libyen, Abdallah Senoussi, le beau-frère de Kadhafi qui souhaitait voir annuler sa condamnation à perpétuité pour l’attentat du DC-10 de l’UTA qui a tué 170 personnes, dont 54 Français, en 1989, rappelle l’AFP. Ces rencontres avaient, selon le jugement, « pour objectif de préparer une corruption au plus haut niveau possible ».
Des fonds libyens au Liban
Surtout, les traces financières de ce « pacte de corruption » ont principalement été retrouvées au Liban, sur un compte de Ziad Takieddine, à hauteur de six millions d’euros, selon une enquête de l’Office anticorruption. Entre 2005 et 2006, on retrouve ainsi trois virements libyens vers le compte de la société Rossfield de l’homme d’affaires franco-libanais, juste après les voyages de Claude Guéant et Brice Hortefeux à Tripoli, en Libye. Sur ces six millions d’euros, deux ont été versés directement par Abdallah Senoussi.
Quant à l’utilisation de ces fonds, le tribunal a estimé qu’ils ont servi à des usages personnels de Ziad Takieddine, mais qu’ils ont aussi fonctionné comme « chambre de compensation occulte » avec retraits atypiques au moment de la campagne présidentielle, comme l’a rapporté Mediapart. Ainsi, 440 000 euros de cet argent libyen sont partis en 2006 vers un compte aux Bahamas au profit d’un autre proche de Nicolas Sarkozy, Thierry Gaubert. Un transfert dont la date correspond à la mention « NS Campagne » inscrite dans l’agenda de ce dernier, le 23 janvier 2006, soit la veille de la réception de la somme. En même temps, au moins 1,2 million d’euros ont été retirés d’un compte en Suisse par Ziad Takieddine, avant l’élection présidentielle française, « sans lien avec son train de vie », selon les juges.
Pourtant, même si les juges reconnaissent de forts indices de circulation d’espèces, il n’a pas été établi de preuve définitive que ces fonds aient abondé directement la campagne Sarkozy. Raison pour laquelle l’ex-président a été relaxé de ses quatre autres chefs d’accusation : « corruption passive », « financement illégal de campagne électorale » et « recel de détournement de fonds publics libyens ».
Malgré la responsabilité de Ziad Takieddine dans l’élaboration de ce « pacte de corruption », sa réputation n’en a pas été écornée dans son village natal de Baakline, dans les montagnes libanaises, où il a été enterré jeudi, le jour du rendu de la sentence contre Nicolas Sarkozy. Plusieurs habitants du village druze ont ainsi rendu hommage à un « généreux » bienfaiteur attaché à sa région.



Emprisonné pour non paiement à son avocat. Ça en dit long sur ce funeste personnage.
08 h 38, le 27 septembre 2025