L’enquête sur le potentiel financement libyen de Nicolas Sarkozy a été ouverte il y a plus de 10 ans. Illustration Jaimee Lee Haddad
Après son mari en octobre dernier, c’est au tour de Carla Bruni-Sarkozy d’être mise en examen à Paris dans l’enquête sur la « rétractation » de Ziad Takieddine. Cet affairiste franco-libanais avait longtemps accusé l’ancien chef d’État français (2007-2012) Nicolas Sarkozy d’avoir perçu de l’argent du régime libyen de Mouammar Kadhafi pour le compte de sa campagne présidentielle de 2007 avant de brusquement se rétracter en 2020.
Placée sous contrôle judiciaire depuis mardi, Carla Bruni-Sarkozy est soupçonnée d’avoir utilisé une ligne téléphonique anonyme pour jouer le rôle d’intermédiaire entre son époux et « Mimi » Marchand, reine de la presse people et intime du couple Sarkozy. Cette dernière aurait été chargée d’élaborer ce « faux scoop » à la télévision visant à tromper la justice française. Une opération intitulée « Sauver Sarko » à laquelle l’ancien président français aurait donné son aval, ce dont il est désormais accusé.
Illustration Jaimee Lee Haddad
Pour mieux comprendre cette affaire dans l’affaire, L’Orient-Le Jour fait le point.
Comment est née l’affaire dite du « financement libyen » ?
C’est dans l’entre-deux-tours de la présidentielle de 2012 que le site d’investigation Mediapart jette un premier pavé dans la mare en publiant une note signée du chef des services de renseignements libyens affirmant que Nicolas Sarkozy, candidat à sa propre réélection, aurait perçu 50 millions d’euros provenant du régime du colonel Kadhafi en 2007. Des révélations d’autant plus surprenantes qu’à peine un an plus tôt, en mars 2011, Nicolas Sarkozy envoyait les troupes françaises en Libye dans le cadre de l’opération militaire de l’OTAN. Mandatée par l’ONU pour protéger la population, celle-ci finit surtout par provoquer la chute du dictateur, tué par des insurgés libyens en août de la même année, avant de plonger le pays dans une guerre civile.

Le début de cette intervention coïncide avec les premières occurrences d’un potentiel financement libyen dont aurait bénéficié l’ex-ministre de l’Intérieur français qui apparaissent dans la bouche de dignitaires du régime de Tripoli, sans trouver beaucoup d’écho. Une base toutefois suffisante pour qu’une information judiciaire soit ouverte en 2013 par la justice française, s’appuyant sur la note publiée par Mediapart et sur des carnets rédigés par l’ancien ministre libyen du Pétrole, Choukri Ghanem, dont le corps fut retrouvé en 2012 dans le Danube, à Vienne, dans des circonstances troubles. Si l’ancien président a toujours vigoureusement nié ces allégations, il finit par être mis en examen en 2018 après cinq ans d’investigation pour « corruption passive », « recel de fonds libyens » et « financement illégal de campagne ». L’affaire sera jugée début 2025.
Quel rôle a joué Ziad Takieddine ?
Mais le témoignage à charge, au début de l’enquête en 2013, d’un affairiste franco-libanais donne une tout autre ampleur à l’histoire. Ziad Takieddine, chargé de négocier des contrats d’armement au Moyen-Orient pour le compte de l’État français dans les années 1990, propose ses services à Nicolas Sarkozy pour l’introduire auprès du régime libyen. En quête de reconnaissance internationale après 27 ans de sanctions américaines, le colonel Kadhafi voit d’un bon œil la possibilité de soutenir financièrement le nouveau favori dans la course à l’Élysée à une époque où les relations entre Paris et Tripoli sont au beau fixe.
Sauf que le jour où Ziad Takieddine est interpellé à l’aéroport du Bourget, dans la capitale française, les valises remplies de liquide, ce dernier est contraint de passer aux aveux : il affirme avoir remis en main propre 5 millions d’euros offerts par le régime libyen à Claude Guéant, le directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy, entre fin 2006 et début 2007. L’enquête établira que d’autres réseaux de transfert d’argent s’élevant à plusieurs millions d’euros ont été mis en place, notamment celui d’Alexandre Djouhri, un autre affairiste proche de Nicolas Sarkozy.
Comment expliquer cette « rétractation » ?
Exilé au Liban pour échapper à sa condamnation à cinq ans de prison prononcée par la justice française à l’issue du procès de l’affaire Karachi en août 2020 – une affaire de rétrocommissions sur des contrats d’armement ayant permis le financement occulte de la campagne d’Édouard Balladur pour la présidentielle de 1995 –, Ziad Takieddine, alors âgé de 74 ans, se trouve sous le coup d’un mandat d’arrêt français, couplé au gel de ses avoirs bancaires, lorsqu’il est approché dans le cadre de l’opération « Sauver Sarko ».
Longtemps catégorique dans ses allégations contre l’ex-président, Ziad Takieddine opère ainsi un revirement radical à l’automne 2020 : « Nicolas Sarkozy n’a pas touché un centime, cash ou pas cash, de la part de Mouammar Kadhafi », déclare-t-il à la chaîne BFM TV. Dans un article paru le même jour dans Paris Match, il accuse même les juges français de l’avoir « incité » à arranger son témoignage : « J’ai compris que tout ce qui les intéressait, c’était de décrocher la médaille : détruire Sarkozy ! » Filmée sur les bords de Zaituna Bay, dans le centre-ville de Beyrouth, cette rétractation inattendue, présentée comme un véritable « scoop », fera les choux gras des médias français pendant plusieurs jours, mais ne tardera pas à éveiller les soupçons des enquêteurs.
Qu’est-ce que l’opération « Sauver Sarko » qui a conduit à la mise en examen de Carla Bruni-Sarkozy ?
Et pour orchestrer cette volte-face du Franco-Libanais, « Mimi » Marchand se serait ainsi rendue en personne au Liban en octobre 2020 avec plusieurs journalistes et intermédiaires, dont un certain Noël Dubus. Condamné à douze reprises pour des affaires d’escroquerie, cet ancien barbouze est soupçonné d’avoir convaincu Ziad Takieddine de se prêter au jeu des confessions en lui faisant miroiter 4 millions d’euros (somme dont il ne verra jamais la couleur), d’après Mediapart. Il lui sera également demandé de confirmer ces « aveux » par écrit, devant notaire.
Illustration Jaimee Lee Haddad
Le deuxième étage de la fusée concernerait un projet encore plus fou au profit de l’ancien président français : libérer Hannibal Kadhafi, l’un des fils du défunt dictateur, détenu au Liban, dans l’espoir d’obtenir une déclaration du clan pouvant l’aider à se faire innocenter. Pour ce faire, Noël Dubus, véritable architecte de l’opération, utilise un certain Ali S., un général du renseignement libanais, pour corrompre plusieurs magistrats locaux et tenter d’obtenir la libération sous caution du fils Kadhafi.
D’après les estimations des policiers de l’Office anticorruption, au moins 600 000 euros auraient été débloqués par divers moyens pour financer toutes ces combines et rémunérer leurs exécutants. Viennent ensuite les mises en examen respectives de l’ancien couple présidentiel. De son côté, Ziad Takieddine reste sous contrôle judiciaire, selon l’AFP. Il avait été écroué pendant deux semaines fin octobre 2020 au Liban avant la publication de son interview par Paris Match et BFM TV. La procédure à l’origine de son incarcération a été initiée par un cabinet d’avocats proche du parti Les Républicains et de Nicolas Sarkozy.




Le Liban: un paradis carcéral, un refuge de luxe pour tous les repris de justice en cavale, pour tous les recherchés par Interpol et par les polices du monde entier! Bravo à la Police et à la Justice qui font tout pour rendre le séjour de ces individus des plus agréable!
04 h 58, le 14 juillet 2024