Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole

La corruption de la mémoire

Récemment, notre gouvernement a désigné les silos du port de Beyrouth comme bâtiment historique. Une rue a été baptisée en mémoire des victimes du 4-Août. Cinq ans plus tard, une forme de commémoration s’installe. Lentement. Timidement. Mais sûrement.

Au Liban, on parle souvent d’oubli.

On l’évoque comme une maladie chronique. Une sorte d’amnésie nationale qui frappe les jeunes et les plus âgés. Les guerres, les massacres, les attentats, les assassinats… tout semble se dissoudre dans un silence imposé.

Ce texte est une critique.

Une critique de ceux qui, au sommet du pouvoir, ont fabriqué cet oubli.

Un oubli qui n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’une stratégie. Une volonté délibérée d’effacer les traces, de gommer les responsabilités, de maquiller l’histoire pour mieux se perpétuer et rester éternellement au pouvoir.

Prenons un instant pour regarder ailleurs. En France, les journées de commémoration sont innombrables. Le 14-Juillet, fête nationale. Le 11-Novembre, l’armistice de 1918. Le 8-Mai, la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et tant d’autres. Chaque blessure de l’histoire française y trouve un jour pour être nommée, rappelée, honorée.

Pourquoi ? Parce que ces journées ont une fonction irremplaçable. Elles transmettent. Elles enseignent. Elles éveillent.

Elles gravent dans la conscience collective ce que les générations futures n’ont pas vécu, mais qu’elles doivent impérativement comprendre pour ne jamais répéter les mêmes erreurs, pour ne jamais connaître les mêmes souffrances qu’ont connues leurs parents et leurs grands-parents avant eux.

Notre génération et celles à venir n’ont pas connu la guerre civile libanaise, ni l’invasion syrienne, ni l’invasion israélienne de 1982, ni les massacres de Sabra et Chatila, ni les assassinats de Bachir Gemayel, Rafic Hariri, cheikh Hassan Khaled, René Moawad, Kamal Joumblatt et tant d’autres. Si ces événements ne sont pas rappelés, ritualisés, enseignés, ils disparaîtront. Et avec eux, disparaîtront les responsabilités. Mais les crimes, l’injustice demeureront et s’enracinent toujours plus profondément dans un système qui n’est rien d’autre que l’héritage des fautes du passé.

Par ailleurs, je trouve qu’il y a quelque chose d’absurde, voire de violent, dans le fait que les programmes scolaires passent sous silence la guerre civile libanaise. Comme si celle-ci avait été effacée de l’histoire, alors même qu’on forme les élèves à retracer l’histoire de la France, à réciter par cœur les batailles de Napoléon, mais qu’on ignore tout d’une guerre dont la mémoire est essentielle pour comprendre et remettre en question comment nos institutions fonctionnent et dysfonctionnent aujourd’hui. Que l’on nous parle de Charles de Gaulle mais jamais de nos propres figures politiques. Pourquoi notre histoire, nos luttes, nos tragédies, nos hommes ont-ils été relégués au silence dans nos propres salles de classe ?

Pourquoi cet oubli ? Parce qu’il arrange. Parce qu’il protège.

Bien qu’il y ait eu une part de progrès et de changement sous le nouveau gouvernement de Nawaf Salam, ceux qui détiennent aujourd’hui le pouvoir sont toujours, en partie, les mêmes que ceux qui l’exerçaient hier. Chefs de guerre, miliciens, responsables de massacres, chefs de parti politique. Ils siègent au Parlement. Ils gouvernent. Ils façonnent notre avenir sans jamais avoir été confrontés à leur passé. Et l’on s’étonne que notre histoire ait été gommée, effacée, oubliée !

C’est comme si tout avait été pensé pour condamner les générations suivantes à l’amnésie.

À force de silence, à force de ne rien nommer, on nous pousse à oublier.

Et en oubliant, on répète.

Et en répétant, on maintient en place les mêmes figures, les mêmes dynasties politiques, les mêmes impunités. Et l’on se demande pourquoi notre système institutionnel est si défaillant, si brisé, alors que ceux qui le contrôlent aujourd’hui ne sont autres que les mêmes criminels qui l’ont détruit il y a plus de cinquante ans.

Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre. Et ce que nous faisons aujourd’hui n’est rien d’autre que cela : revivre.

Le jour tant attendu où notre beau pays renaîtra, ce ne sera pas une promesse vide, ce sera simplement le jour où tout un peuple ouvrira enfin les yeux.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Récemment, notre gouvernement a désigné les silos du port de Beyrouth comme bâtiment historique. Une rue a été baptisée en mémoire des victimes du 4-Août. Cinq ans plus tard, une forme de commémoration s’installe. Lentement. Timidement. Mais sûrement. Au Liban, on parle souvent d’oubli. On l’évoque comme une maladie chronique. Une sorte d’amnésie nationale qui frappe les jeunes et les plus âgés. Les guerres, les massacres, les attentats, les assassinats… tout semble se dissoudre dans un silence imposé. Ce texte est une critique. Une critique de ceux qui, au sommet du pouvoir, ont fabriqué cet oubli. Un oubli qui n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’une stratégie. Une volonté délibérée d’effacer les traces, de gommer les responsabilités, de maquiller l’histoire pour mieux se perpétuer...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut