Combien de dictats devrons-nous encore subir et d’humiliations essuyer, avant que notre dignité ne s’insurge ?
Dans son article « La servitude volontaire » publié après son décès en 1577, Étienne de la Boétie, ce jeune poète, pose une question paradoxale : pourquoi les peuples obéissent-ils à un seul homme (ou dans notre cas à une oligarchie) alors qu’ils sont plus nombreux qu’eux ?
La Boétie y analyse le mécanisme de domination politique en termes d’habitude, de consentement et d’aliénation volontaire. Son discours est une dénonciation intellectuelle de la passivité des peuples face à la tyrannie.
Ce discours, bien que vieux de plus de quatre cents ans, demeure d’actualité et comporte une boussole qui doit nous guider dans notre réflexion pour nous libérer, à la fois, de notre servitude et de notre inertie volontaires et nous faire sortir de notre ineffable apathie.
Dès que nous abordons avec certains de nos compatriotes la question de notre tolérance à la gabegie et la spoliation pratiquées par l’oligarchie, ils répondent à l’unisson, comme une chorale bien synchronisée, ce slogan tripartite, désormais substitué à l’hymne national : nous sommes impuissants, c’est une conspiration et comment faire alors que le pays est constitué de 18 communautés religieuses ?
Ces prétextes sont devenus la rengaine qui aux yeux de certains libanais les exemptent de toute forme d’action et élèvent l’immobilisme à la dignité d’une stratégie bien pensée et circonspecte. Les paroles de notre poète et philosophe Gebran Khalil Gebran dans son ouvrage Les Esprits rebelles, résonnent plus fort que jamais : « La pitié que je ressens pour mon peuple n’est pas née de ses souffrances mais de sa soumission à ses souffrances. »
Cet aphorisme révèle que notre soumission transcende les siècles. Analysons de plus près les trois thèmes de ce slogan devenu désormais un credo pour beaucoup de personnes.
Notre impuissance : n’est plus impuissant que celui qui ne veut pas agir ! Cette impuissance que nous clamons haut et fort n’est en fait que le corollaire inéluctable de notre manque de volonté et d’engagement. Nous plaidons l’impuissance pour être disculpés de notre indolence. L’action impose, l’impuissance repose. Cette impuissance allégée nous a justifiés d’abdiquer notre souveraineté, de faire preuve d’un aveuglement volontaire et d’une tolérance voisine de la complicité quant aux malversations commises par une oligarchie insatiable. Les oligarques continuent de ponctionner notre pays sachant très bien que le citoyen est amorphe et que rien ne viendra obstruer leur opération continue.
La grande conspiration : cette conspiration n’est ni ostensible ni nommée. La qualifier d’occulte et d’innommée donne toute la flexibilité à l’imagination de celui qui veut, pour la prouver, en attribuer la paternité à la partie qu’il souhaite. Les États-Unis, l’Iran, Israël, l’Arabie saoudite, la Syrie, le Qatar et la Turquie sont autant de candidats auxquels certains octroient la conception de ce complot. Si conspiration il y a, souvenons-nous qu’elle ne peut être mise à exécution que par certains citoyens libanais stipendiés. Priver la « conspiration » de ses sbires libanais c’est déjà l’amputer et la dépouiller de l’outil sans lequel elle restera au stade conceptuel. Pour justifier leurs actions hideuses, les outils libanais de ces complots maquillent leur traîtrise et en font une obédience convaincue à des politiques étrangères qu’ils embrassent. Le mercantilisme trouve au Liban beaucoup d’adeptes.
Les 18 communautés : l’animosité interconfessionnelle, contrairement à la légende véhiculée, ne fait pas partie de l’état d’esprit naturel du Libanais. Quand le sud du Liban était la proie des bombardements meurtriers de l’État d’Israël, chrétiens, sunnites et druzes ont accueilli chez eux les chiites du Sud cherchant à se mettre à l’abri de la mort qu’Israël semait sans retenue. Cette animosité fait des apparitions épisodiques, télécommandées par les oligarques qui kidnappent les religions les sachant mobilisatrices pour embrigader leurs moutons de Panurge. Les membres de l’oligarchie, qui s’entendent parfaitement sur le partage du butin, appartiennent à des mouvances politiques différentes et parfois opposées que seuls le lucre et l’avidité unissent.
L’oligarchie, cette hydre multitentaculaire, a réussi à recruter au fil du temps et à en faire des rouages bien huilés certains membres du gouvernement, de la législature, de l’administration publique, des autorités religieuses, du secteur bancaire, du corps judiciaire et du secteur privé. Cette liste est loin d’être exhaustive mais illustre à quel point les tentacules de l’hydre sont infiltrées dans tous les secteurs névralgiques. Sa mécanique est bien rodée pour continuer à rendre le Liban exsangue.
Nous sommes à une autre étape charnière de l’histoire récente de notre pays où il semble y avoir une volonté déclarée d’entreprendre des réformes et de finalement trouver une solution à tous les problèmes qui nous accablent depuis des décennies. Malheureusement, nous constatons que si l’intention est là, l’action ne suit pas aisément parce que l’oligarchie défend férocement ses acquis et ne tolérera pas que de nouvelles lois et dispositions viennent entraver son évidage du pays. On parle à titre d’exemple d’une réforme du secteur bancaire et de la banque centrale du Liban. À ce titre, remarquons que l’étape préliminaire et impérative consistant à mener une enquête approfondie pour déterminer tous les péculats et les failles dans la règlementation qui ont permis la spoliation n’a pas encore été menée.
Nous rappelons incidemment que le contrat conclu le 17 septembre 2021 entre l’État Libanais et Alvarez et Marsal, faussement rebaptisé « forensic audit » expertise comptable, n’était en réalité qu’un ersatz par lequel le régime tentait de redorer son blason terni et maculé par l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020. Le soussigné avait analysé ledit contrat et publié dans L’OLJ le 19 avril 2021 un article intitulé « Aveuglement volontaire ou incompétence complice » et avait conclu que ledit contrat était un leurre monumental.
Certains faiseurs de systèmes vous rétorquent, commençons par adopter la loi et nous verrons ensuite ces détails. Détails qui en fait sont le cœur du problème. Comment un médecin compétent peut-il prescrire un remède alors qu’il n’a même pas pris la peine de diagnostiquer le mal ? Le Liban demeure le pays de l’absurde et nous tirons une fierté du fait de pouvoir constamment voguer en toute quiétude, en ignorant toutes les normes parce que nous partons du principe que « la spécificité libanaise » justifie notre iconoclasme. Rappelons que quand un avion s’écrase, le fabricant passe des mois voire des années à récupérer tous les débris afin de reconstituer l’appareil qui s’est écrasé et déterminer la cause de la défaillance qui en a occasionné la perte. Nous au Liban, nous partons du principe que c’est un exercice futile, nous n’avons qu’à fabriquer un nouvel appareil, bien entendu, sans savoir contre quel problème le prémunir.
Face à l’apocalypse que nous vivons, nous devons nous souvenir que comme citoyens nous n’avons pas que des droits. Nous avons le devoir de superviser l’État, l’administration publique et le corps judiciaire et de décrier toutes les irrégularités et les exactions de l’oligarchie. Exerçons notre droit de vote lors des prochaines élections de façon à porter au pouvoir des personnes jouissant d’honnêteté, de probité, de détermination et de vision.
Nous devons surtout, et plus que tout, garder à l’esprit la réflexion d’Einstein qui nous rappelle que : « Le comble de la folie consiste à faire toujours la même chose et à s’attendre à des résultats différents. »
Répudions la folie et adoptons la sagesse et la clairvoyance pour notre bien-être et le mieux-être des générations à venir. Lao-Tseu, le philosophe chinois, nous rappelle qu’« un voyage de mille lieues commence toujours par un premier pas ». Posons ce pas de manière imminente.
Avocat, membre du barreau du Québec, Canada
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Très intéressant
11 h 40, le 10 septembre 2025