D.R.
Ehsan Norouzi, jeune écrivain voyageur iranien, journaliste et traducteur, notamment de Kerouac, pratique volontiers cet art un peu passé de mode, la conversation sans ordre apparent, qui remplit le temps qu’on ne sent pas s’écouler, où l’on cultive la tolérance, l’élégance et la connaissance de soi-même, comme l’écrivait Zeldin (De la conversation, 1990). C’est que la conversation est propice à la confluence des imaginaires, à partir de laquelle les interlocuteurs dessinent l’un pour l’autre des géographies insoupçonnées. Cet écrivain ne se contente pas non plus, de regarder passer les trains, comme le suggère le titre ironique de ce récit qu’on ne lâche pas, tant justement le lecteur est gagné par l’élévation du regard autant que la distinction du tempérament. C’est un voyage à la fois dans le temps, la géographie et l’imaginaire iraniens que le texte retrace, franchissant des cercles successifs. Et c’est à proximité d’une gare parisienne que la rencontre s’est déroulée, comme une évidence.
L’écriture de votre livre est d’emblée singulière. Elle articule sans relâche l’histoire intime, la relation du quotidien, l’histoire de l’Iran moderne, la vie des personnes qui racontent ce qu’elles ont connu, ou bien ce qu’elles éprouvent, et la grandeur de cette réalisation, le réseau ferré transiranien.
Oui, c’est un livre qui est un peu tout cela à la fois, comme une histoire elle-même animée, vivante. Depuis mon enfance, le train est pour moi un objet de fascination. Et puis, quand j’ai commencé à écrire ce livre, j’étais dans une déprise totale de ce qui nous remplit et nous accomplit, l’amour, l’amitié, la vie professionnelle. J’étais sur le chemin de l’existence, non pas égaré, mais désormais disponible à ce qui me constitue. Je me trouvais dans une forêt obscure, moi aussi, Nel mezzo del cammin di nostra vita, dans la situation de Dante, au seuil de son périple.
Je pouvais alors me dévouer à ma passion. Pour dire vrai, je suis admiratif de ces gens qui consacrent toute leur existence à ce qui leur tient à cœur : les collectionneurs de timbres-poste, celles et ceux qui voyagent à la recherche d’oiseaux rares. J’ai été fasciné par ces chercheurs des temps coloniaux en quête de plantes et qui exploraient des terres lointaines, souvent pleines de dangers, pour cueillir des fleurs. Ce sont ces passions extraordinaires qui ont été le creuset de ma formation.
Et le train me fascinait en tant que monstre bruyant. Mais c’était aussi une machine littéraire. Sherlock Holmes connaît les horaires de tous les trains au départ de Londres. L’enquête fameuse d’Hercule Poirot, Le Crime de l’Orient-Express, est comme inscrite en moi. Ces deux personnages analysent le grand puzzle de l’illusion en appliquant des matrices rationnelles. C’est avec celles-ci qu’on construit des lignes de chemin de fer. S’intéresser aux trains en Iran, c’est sans doute être accompagné du meilleur guide pour suivre l’histoire contemporaine de l’Iran, qui est un corps à corps entre la pensée magique et l’exigence de la raison. Ce qui m’intéresse, ce sont autant les aspects pratiques que les perspectives amples.
L’établissement des cartes, si essentielles pour tracer les lignes du chemin de fer, c’est le début de cette épopée et amène à concilier ces deux aspects, par exemple.
Le train est donc le véhicule parfait pour ce voyage intérieur ?
Oui l’enjeu majeur est celui de l’arrivée de la modernité et de ce qu’on fait de celle-ci, mais également dans la réalisation de mon propre projet qui prend sa définition peu à peu, dans les rencontres et dans les paysages, dans les gares et dans les déserts. Il faut revenir aux intellectuels iraniens pour comprendre de ce qui paraît toujours être appréhendé comme une ouverture. Ces intellectuels sont avant tout des écrivains en bibliothèque. J’ai établi une différence entre ces écrivains de bibliothèque et les écrivains voyageurs en Iran. Vous, vous parvenez à distinguer immédiatement Jack London, Jack Kerouac d’un côté et Borgès de l’autre, par exemple. Les littératures ont des histoires différentes selon les cultures. Et cette distinction n’est pas évidente dans les traditions et les institutions littéraires en Iran, où les lecteurs sont jeunes et qu’il faut informer sans relâche. Et moi, j’ai toujours rêvé d’être une sorte de pendule, oscillant entre ces deux postures. Voyager mentalement dans cette histoire, c’est forcément toucher à quelque chose d’inouï en Iran : le train a été pour nous le sommet de la rencontre entre l’esthétique classique et la modernité. Je peux le dire autrement : le chemin de fer est le sommet de la présence de l’ordre mécanique, juste avant le triomphe de l’âge du numérique, et l’exigence de la pensée magique demeure encore, comme je le raconte à propos de rencontres et d’évitements, de ma part. C’est vrai, parfois je quittais les lieux, tant la pression pouvait être forte, tant les questionnements sur mon projet témoignaient d’une incompréhension radicale de mes interlocuteurs.
J’avais sollicité des autorisations à la direction centrale pour partager l’existence quotidienne des gens du train : profiter des dortoirs, monter dans les motrices, visiter les ateliers d’entretien, parcourir les gares et leur histoire, revenir sur les constructions pendant tout le XXe siècle. On me les a accordées. C’est ensuite que ça pouvait devenir compliqué, sur place. Parfois, on accédait à mes demandes, voire on les devançait, comme je le raconte, et j’ai rencontré des gens extraordinaires, on pourrait dire qu’ils cultivaient une disposition singulière à être proches de leurs métiers autour du chemin de fer. Mais aussi, j’ai eu droit parfois à de longues attentes, à des réflexions peu agréables, voire à des avanies. Mais ce n’est pas grand-chose au regard de ce que j’ai vécu et qui était intense. Une nuit, par exemple, j’ai accompagné un des cantonniers qui vérifie l’état de la voie, en marchant, comme c’est accompli chaque jour, à deux reprises, sur le réseau. Me voici parti dans la nuit, essayant de suivre le rythme du cantonnier. Je suis vite en sueur : « Les chants bigarrés des oiseaux et le bruit occasionnel d’un mammifère dans les taillis étouffaient le crissement de nos pas sur le ballast. » Et le cantonnier d’ajouter : « Tu ne peux pas imaginer à quel point la nuit le bruit des feuilles est troublant. » Et dans le Mazandéran, les bois sont habités par des panthères et des ours ! J’ai moi aussi découvert mon pays, comme me le racontait un chef de train : « Avant, je croyais que la culture se limitait à celle des gens de ma région (…). Ma conception du ‘‘nous’’ a changé grâce aux trains. »
Mais j’ai aussi consulté en bibliothèque quantité de revues professionnelles de cheminots et de livres racontant cette histoire et ses aspects techniques.
Vous revenez comme par un leitmotiv sur le franchissement des obstacles à la fois humains, sociétaux, parfois politiques et surtout physiques que les concepteurs et les constructeurs ont réussi à franchir. C’est une épopée moderne, la construction de la Transiranienne ?
C’est plus qu’une épopée, c’est un mythe de notre modernité. Le changement de régime en 1979, les destructions perpétrées pendant la guerre contre l’Irak, tant humaines que des lieux etc., obscurcissent un peu l’ampleur du projet, initié par Nassereddine Chah (1831-1896, empereur à partir de 1848) de la dynastie Kadjar, mais porté en grande partie par Reza Shah (1878-1944, empereur de 1925 à 1941, fondateur de la dynastie Pahlavi), qui visait à unifier un pays disparate, par une ligne tracée depuis les bords de la Caspienne jusqu’au Golfe persique et reliant entre elles les plus grandes villes du pays. Les quelque mille cinq cents kilomètres de voies ont nécessité le creusement de plus de deux cents tunnels, et la projection de plus de quatre mille cinq cents ponts. À cette dorsale, furent raccordées d’autres lignes transversales. Il y eut des oppositions, certes, mais le projet a été accompli. On peut affirmer que le chemin de fer a créé un destin collectif pour les peuples de l’Iran, à partir de la promulgation de la Constitution en 1905, et une réelle volonté de changement, y compris dans la conception même des villes. Il a fallu vraiment outrepasser des limites. Je pense par exemple à la construction du viaduc de Veresk, un ouvrage particulièrement hardi. On raconte qu’on aurait exigé que l’ingénieur se tienne en dessous, avec sa famille, lors du passage du premier train !
Mais parfois, aussi, le rêve s’est métamorphosé en cauchemar, avec la pollution qui rend l’air irrespirable dans certains lieux. Oui, le chemin de fer iranien est également, comme partout, un désastre écologique. C’est aussi cela la modernité.
Trainspotter d’Ehsan Norouzi, traduit du persan (Iran) par Sébastien Jallaud, Zulma, 2025, 304 p.