Critiques littéraires Essai

Borges, la violence et le sexe

Borges, la violence et le sexe

D.R.

Vertiges. Penser avec Borges de Jean-Pierre Dupuy, Seuil, 2025, 272 p.

Dans un conte apparemment fantastique intitulé La Secte du Phénix, Jorge Luis Borges décrit une secte qui englobe presque toute l’humanité et qui se définit par la pratique d’un seul rite, un rite secret et pourtant banal, vulgaire, voire ridicule, et dont on ne parle guère en public. Le rituel « se transmet de génération en génération, mais l’usage veut qu’il ne soit enseigné ni par les mères à leurs enfants, ni par les prêtres  ; l’initiation au mystère est l’œuvre des individus les plus bas… Un enfant peut également instruire un autre enfant. » Pour ceux qui n’auraient pas déjà compris, Jean-Pierre Bernès, l’éditeur des Œuvres complètes (Pléiade) de Borges, précise que celui-ci a explicitement dit, au cours d’un entretien, que ce rituel « n’est autre que la copulation ».

Dans le même conte, Borges ajoute : « Une sorte d’horreur sacrée empêche quelques fidèles d’exécuter le rite très simple  ; les autres les méprisent, mais les premiers se méprisent encore davantage. » Commentant ce passage dans son livre éblouissant, récemment paru, Vertiges. Penser avec Borges, le philosophe Jean-Pierre Dupuy remarque : « On a rarement parlé en termes aussi transparents et pathétiques d’un secret intime qui vous brûle le cœur et l’intellect. »

Borges aurait donc souffert d’impuissance sexuelle et il est probable qu’il soit demeuré vierge toute sa vie. Tel fut, selon Dupuy, le « pitoyable secret » du grand écrivain argentin, un « secret de Polichinelle… qui pesa toute sa vie sur son épanouissement personnel sans pour autant l’empêcher de devenir un génie de la littérature. Tout au contraire, peut-on conjecturer. »

Contrairement à ce qu’il peut paraître, Vertiges n’a rien de sensationnaliste ou de voyeuriste : c’est un ouvrage de philosophie d’une grande richesse, où l’auteur s’attache à examiner l’immense influence que Borges a exercée sur ses propres travaux. Le maître argentin l’aurait ainsi accompagné tout au long de sa carrière, l’aidant, parfois inconsciemment, à réfléchir sur des thèmes aussi divers que le sacrifice religieux, la démocratie et le rituel de vote, la psychologie des foules, le désir et la jalousie, l’ordre social, le réchauffement climatique, Tchernobyl et le nucléaire… Ainsi, Jean‑Pierre Dupuy modifie profondément l’image communément admise de Borges, souvent perçu comme un écrivain coupé du monde, enfermé dans une littérature sur la littérature, perdu dans des jeux abstraits sans lien avec la réalité. Il montre au contraire combien l’œuvre de Borges peut nous être utile pour penser le monde, révélant l’innombrable diversité des usages que l’on peut en faire.

Mais Dupuy change encore plus radicalement notre perception de Borges. Il montre combien sa biographie s’imbrique dans une œuvre réputée abstraite et détachée de tout élément personnel, révélant que les expériences, obsessions et secrets intimes de l’écrivain nourrissent profondément sa création littéraire. Ce faisant, il transgresse un tabou majeur de la critique littéraire contemporaine, qui proscrit de faire intervenir la vie personnelle d’un écrivain dans l’interprétation de son œuvre. Or, se demande Dupuy, si cette vie personnelle nous fournit des clés essentielles pour comprendre l’œuvre, ne faudrait-il pas passer outre ce tabou ?

Selon Dupuy, Borges adorait les femmes et tombait éperdument amoureux de beaucoup d’entre elles. Mais il n’osait jamais les toucher, car il se savait incapable de coucher avec elles. Jamais il ne fit l’amour avec une femme. Cela lui causa une immense souffrance et un profond dégoût de lui-même. Dupuy montre que les allusions à ce secret tourmentant foisonnent dans les contes de Borges, et estime que lecteurs et critiques en demeurent le plus souvent aveugles. D’après lui, Borges sublime sa détresse et sa honte dans ses abstractions mathématiques et métaphysiques.

Dupuy insiste sur un fait souvent oublié : à côté des contes fantastiques hautement abstraits qui ont assuré sa gloire, Borges a écrit d’autres récits qui « mettent au contraire en scène des hommes et des femmes aux prises avec des situations extrêmes où la violence et, dans une moindre mesure, le sexe sont au premier plan. » L’analyse minutieuse de certains de ces contes conduit Dupuy à l’interprétation suivante : Borges y met en scène des doubles de lui-même qui ont des rapports sexuels avec des femmes immédiatement après avoir accompli des actes de bravoure, comme s’il fallait mériter les femmes par la violence, par exemple en tuant un autre homme. Or, souligne Dupuy, l’écrivain argentin se voyait comme un lâche, incapable de devenir un « homme » véritable. Selon le philosophe, à travers ces contes violents qui opposent héros et poltrons, Borges semble nous dire : « Ne voyez-vous pas que la marque de mon infamie est écrite sur mon visage ? Je suis Borges, l’homme qui a peur de la violence et des femmes. Maintenant, méprisez-moi. »


Vertiges. Penser avec Borges de Jean-Pierre Dupuy, Seuil, 2025, 272 p.Dans un conte apparemment fantastique intitulé La Secte du Phénix, Jorge Luis Borges décrit une secte qui englobe presque toute l’humanité et qui se définit par la pratique d’un seul rite, un rite secret et pourtant banal, vulgaire, voire ridicule, et dont on ne parle guère en public. Le rituel « se transmet de génération en génération, mais l’usage veut qu’il ne soit enseigné ni par les mères à leurs enfants, ni par les prêtres  ; l’initiation au mystère est l’œuvre des individus les plus bas… Un enfant peut également instruire un autre enfant. » Pour ceux qui n’auraient pas déjà compris, Jean-Pierre Bernès, l’éditeur des Œuvres complètes (Pléiade) de Borges, précise que celui-ci a explicitement dit, au...
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