Critiques littéraires Poésie

Voir le monde comme si c’était la première fois

Avec Commencements, son dernier recueil poétique, Seyhmus Dagtekin nous offre un objet artistique singulier. Dans ce livre à la fois flamboyant et pudique, les mots sont des lieux dans lesquels circulent à la fois des tableaux et des pensées, des images et des musiques.

Voir le monde comme si c’était la première fois

D.R.

Commencements de Seyhmus Dagtekin, Éditions Le Castor Astral, 2025, 166 p.

La poésie de Seyhmus Dagtekin est un feu ardent  ; de ce genre de feu qui embrase et éclaire, rassemble et apaise. Seyhmus Dagtekin est l’auteur d’une œuvre intense qui chemine avec jubilation entre roman et poésie. De Couleurs démêlées du ciel à Juste un pont sans feu en passant par Les Chemins du nocturne, Artères-solaires ou encore De la bête et de la nuit, ses titres évoquent une poésie mouvante et une écriture en perpétuelle recherche.

Il y a dans Commencements un désir de reprendre la vie à ses débuts, de réinventer le sens des mots, les usages de la syntaxe, la grammaire du vivant. Le poème s’y construit avec les couleurs, l’appel des lumières, le vent qui prend la forme des bouches et des portes qu’il croise, la solitude d’une goutte ou encore les visages féminins qui traversent les vers.

« Une porte jaune encadre une femme

Elle tient une baguette

Et son petit en kangourou

Les couleurs s’accolent aux lumières

Les lumières se mêlent à mes mains

Qui se confondent aux murs

Et le flou tout autour »

Le poème dialogue sans cesse avec l’autre, dans la récurrence de l’adresse au « tu », une invitation lancée dès les premiers vers :

« Viens dire ton mot

Dans une goutte

Qui te deviendra

Deviendra œil

Deviendra tombeau »

Le recueil est traversé par les bruits du monde, les guerres et les violences sociales. Les poèmes vont à la rencontre des invisibilisés, éclopés et dominés, dont la figure est tragiquement représentée par la « femme (qui) charrie des têtes sur son dos ».

Dans son ouvrage Sortir de l’abîme, manifeste publié en 2018, Seyhmus Dagtekin, convoquant les possibilités de la poésie, écrivait : « la poésie est cette utopie, cet entêtement à ne pas se résigner devant l’injustice, à ne pas abdiquer face au pouvoir. Dire qu’une autre manière de vivre doit être possible, qu’une autre façon d’exister ensemble doit être possible. Non plus une poésie dans les marges, dans les périphéries, mais une poésie au cœur des choses, au cœur des êtres… »

Commencements met en scène cette utopie en faisant du poème non pas simplement le lieu d’un discours sur le monde mais la matérialité d’une alternative au langage vorace, à son emprise capitaliste et carnassière. Et c’est la langue elle-même, décousue, recousue, qui incarne au mieux ce projet. C’est avec un fil tendu sous la peau des mots que le poète tisse ce monde nouveau :

« Franchis la ligne et viens

Nous forgerons langue de nos débris

Inventerons la parole au fur et à mesure

Elle délivrera temps et étendues… »

Le sens du poème est tout entier concentré dans son travail pour construire le langage, donner à voir et entendre les mots autrement, bâtir un refuge qui conjugue des réalités perçues a priori comme éloignées et que l’écriture poétique rassemble.

« Aujourd’hui on ne mange pas. Demain non plus. Le moyen âge non plus. Les perruques non plus. Les coussins et ceux qui s’y adossent non plus. Les sons qui passent de mes fenêtres à ma tête non plus. »

Le projet va plus loin lorsque le poème devient lui-même tableau, la plastique du texte coïncidant avec sa poétique. Les poèmes de Seyhmus Dagtekin jouent ainsi avec leur place dans la page, tantôt esquisses au cœur de la feuille, tantôt croquis dans des marges rétrécies, entre des barres typographiques qui viennent rythmer les vides, les pleins et les déliés. Le tracé du poème sur la page devient lui-même source et réceptacle de la poésie :

« J’attends que le monde tombe

que ma tombe en surgisse

que mes mots éclaboussent les sons

que les sons autres inondent les mots

que ma tête disparaisse dans les yeux

que les autres s’effacent dans mes regards

J’attends que mes doigts et poils

que le minois des uns, le cri des autres

sombrent sans suite dans les humeurs

que la suite change de nom

que les noms n’aient plus de suite »

On se promène ainsi dans Commencements comme on erre et se perd dans une forêt d’arbres géants, l’imprévu à chaque pas, les éclaircies quelquefois, les bêtes rencontrées et le dialogue avec le monde. La forêt-poésie de Dagtekin nous oblige à réinventer le sens, nous poussant à accepter de nous détacher du connu. Elle nous invite à suivre des directions aléatoires, emprunter des pistes non programmées, saisir les cailloux sur le chemin et leur absence aussi, accueillir les tempêtes puis les accalmies et retrouver les buissons des mots volatiles.

« De quoi sommes-nous faits

D’un peu de mots

De beaucoup de monde

D’un peu de mots de tout le monde

J’efface mais tout me reste

Je reste dans ce que j’efface »

Entre deux tableaux tracés par le poème, dans les interstices des vers, si l’on tend l’oreille, on pourrait entendre le Cri de Munch, les derniers mots des bombardés du Guernica de Picasso ou le temps fondant de Dali.

Si l’on prend le temps de l’écoute, on peut aussi entrevoir les échos du vent des steppes rejoignant les cris des résistants de la montagne, comme la voix ancestrale qui vibre dans les chants kurdes de Nûdem Durak.

« Moi aussi, je serais doigt qui éclipserait la tête

Cri qui façonnerait la bouche

Reformerait la parole

L’approfondirait couche après couche »

La poésie de Seyhmus Dagtekin déroute et désaltère, dérange et déconfine :

« Dérangeons la flamme et reprenons la mort à la racine

pour y redéfinir la vie

au sortir des nations, tout près des berceaux

une parole libre de circuler

entre le nez et les lèvres

pour que s’éclatent, se dispersent

pour que se pillent

dans toute leur blancheur

les générations à venir

au plus près du mot

qui tente de se trouver une chute

dans le son

qui mettra un soupçon de mot

dans nos couchants ».

Devant la poésie de Seyhmus Dagtekin, on pourrait juste laisser l’eau qui coule de chaque vers nous abreuver, on pourrait juste s’abandonner aux images, aux scènes qui y sont représentées. On pourrait aussi décider de recueillir l’invisible sous les mots, d’accueillir l’inaudible dans la musique de l’écriture car c’est dans cette posture, dans ce tissage de mots et de silence, que nous saisirons la part ardemment poétique de nos vies et nous refermerons alors Commencements en nous mettant à regarder le monde comme si c’était la première fois.


Commencements de Seyhmus Dagtekin, Éditions Le Castor Astral, 2025, 166 p.La poésie de Seyhmus Dagtekin est un feu ardent  ; de ce genre de feu qui embrase et éclaire, rassemble et apaise. Seyhmus Dagtekin est l’auteur d’une œuvre intense qui chemine avec jubilation entre roman et poésie. De Couleurs démêlées du ciel à Juste un pont sans feu en passant par Les Chemins du nocturne, Artères-solaires ou encore De la bête et de la nuit, ses titres évoquent une poésie mouvante et une écriture en perpétuelle recherche. Il y a dans Commencements un désir de reprendre la vie à ses débuts, de réinventer le sens des mots, les usages de la syntaxe, la grammaire du vivant. Le poème s’y construit avec les couleurs, l’appel des lumières, le vent qui prend la forme des bouches et des portes qu’il croise, la...
commentaires (1)

Seyhmus Dagtekin est un poète kurde émigré qui écrit en français mais aussi en kurde .

Hacker Marilyn

20 h 53, le 06 septembre 2025

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Commentaires (1)

  • Seyhmus Dagtekin est un poète kurde émigré qui écrit en français mais aussi en kurde .

    Hacker Marilyn

    20 h 53, le 06 septembre 2025

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