« Je ne sais pas pourquoi je suis attaché à Beyrouth… » C’est une phrase que j’ai souvent entendue au fil de mes recherches.
Très vite, j’ai compris que parler de Beyrouth, même dans un cadre d’étude urbaine, déclenchait bien plus que des données objectives. Les entretiens se transformaient en véritables espaces d’expression, révélant des douleurs enfouies. Derrière les mots, il y avait des silences, des regards fuyants, des voix tremblantes. Certaines personnes parlaient d’un fardeau porté depuis des années, d’autres exprimaient leur espoir en la jeunesse libanaise pour reconstruire l’avenir. Mais à la question : « Pouvez-vous imaginer l’avenir de Beyrouth ? », la réponse était souvent un simple « je ne sais pas », accompagné d’un silence lourd de sens.
Lorsque je demandais : « Comment décririez-vous votre Beyrouth ? », les réponses étaient empreintes de métaphores poignantes : « Une belle femme maltraitée », « Une mariée devenue veuve trop tôt ». Et à ma question « Êtes-vous attaché à Beyrouth ? », tous répondaient oui, sans hésitation. Mais lorsqu’on leur demandait pourquoi, les mots manquaient. Certains disaient seulement : « Parce que c’est Beyrouth », ou dans un élan typiquement libanais, « Hada bi ellik Beyrouth ? » (Quelqu’un vous dit Beyrouth ?), comme si le nom seul suffisait à exprimer l’évidence.
Pour beaucoup, la ville est le réceptacle de souvenirs, de fidélité à une maison, à des murs chargés d’histoire des membres de la famille qui leur manquent. D’autres parlaient de son énergie vitale, « Beyrouth aime la vie. »
Aider les participants à mettre un mot sur leurs émotions s’est avéré être très important. En effet, nommer ses émotions permet de se situer dans la ville et de comprendre son rôle dans le contexte et la chronologie de sa narration. Cela permet ainsi de donner une forme à l’identité et, ainsi, d’ancrer l’individu dans un contexte urbain et social. Et sans cela, le risque est grand que les jours s’égrènent dans une confusion identitaire marquée d’angoisse pour les générations présentes et futures.
L’émotion dominante dans les réponses reçues à propos de Beyrouth est la tristesse. Définir la tristesse est important, car nombreux sont ceux qui la confondent avec la dépression. En effet, c’est une étape du deuil, nécessaire pour avancer. Dans le cas des Beyrouthins interrogés, il est clair qu’ils avaient besoin non pas d’un seul temps de deuil, mais de plusieurs. Car leur perte s’est manifestée à plusieurs niveaux : la perte d’une personne, d’un foyer, d’un lieu public porteur de souvenirs, d’un quotidien qu’ils considéraient comme essentiel à leur existence, mais dont les traits ont disparu. Mais aussi, ils ont perdu une image d’un objet tangible qui correspond à la description de cette image globale qu’ils s’étaient fait de Beyrouth et à travers laquelle ils se définissaient. Leurs réponses révélant un attachement au passé signifient qu’ils n’ont pas eu le temps de faire leur deuil comme ils l’auraient dû, mais ont été contraints de se convaincre qu’ils avaient oublié et tourné la page, parce que le Libanais « aime la vie ». Mais l’inconscient, lui, ne suit pas toujours.
Même les jeunes évoquent un passé qu’ils n’ont pas connu comme s’il était plus beau que le présent ; héritant des récits de leurs parents ou grands-parents. Ce passé idéalisé devient le socle de leur identité.
Pourquoi tant de gens comparent-ils Beyrouth à un être humain ? Parce que l’humain projette naturellement des émotions sur les formes : un phénomène cognitif appelé paréidolie. Nous interprétons les formes urbaines comme des visages précédemment vus ; le familier rassure, l’inconnu inquiète. Notre perception des espaces et de l’architecture est aussi profondément reliée à l’interprétation inconsciente de notre expérience sensorielle. Cela explique pourquoi tant de personnes disent « notre Beyrouth », car la ville est une extension d’eux-mêmes.
Lorsque l’on ne reconnaît plus la ville, quand ses contours deviennent flous ou étrangers, cela déclenche une insécurité profonde. La peur naît du fait qu’on ne sait plus comment se positionner. Et sans ce sentiment de sécurité, il devient difficile de construire une identité stable.
Se reconnaître dans son environnement urbain est une condition essentielle pour se sentir aligné, enraciné. Ce n’est pas la beauté de la ville qui importe, mais la capacité à y construire une histoire cohérente et, donc, à se construire soi-même.
Architecte, pionnière de la neuro-architecture dans la région MOAN
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