Des membres d’un groupe de touristes chrétiens baptistes américains se tiennent sur le mont des Oliviers et contemplent la Vieille Ville de Jérusalem et le Dôme du Rocher, le 20 janvier 2018. Photo d’archives AFP
La regrettée Françoise Smyth a publié en 1994 Les mythes illégitimes, essai sur la terre promise, un essai dense, critique et percutant sur la manière dont certains milieux chrétiens (surtout protestants) s’approprient des textes bibliques pour prendre position dans le conflit israélo-palestinien. À l’époque de la rédaction de cet ouvrage, les accords d’Oslo avaient fait renaître l’espoir de l’établissement d’une paix durable entre l’État d’Israël et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Cette tentative de processus de paix a avorté à la suite de l’assassinat de Yitzhak Rabin en 1995 par un étudiant israélien d’extrême droite. Ce même Yitzhak Rabin avait d’ailleurs critiqué les références à la Bible dans le débat autour de la répartition des terres par cette remarque ô combien juste : « La Bible n’est pas un cadastre ni une carte de géographie. » Trente ans après l’assassinat de Rabin, l’utilisation de la Bible pour trancher le conflit est toujours d’actualité et le texte de Françoise Smyth n’a malheureusement rien perdu de son actualité.
« Histoire du salut »
L’alliance entre certains milieux évangéliques américains et le président Trump se matérialise dans la « God Bless the USA Bible » ou la « Trump Bible » (imprimée pour quelques centimes en Chine !) qui contient, en plus de l’Ancien et du Nouveau Testament, la Constitution des États-Unis et d’autres textes fondateurs. Cette Bible est censée contenir les réponses à toutes les questions et est présentée ainsi dans les établissements scolaires de nombreux États américains. Elle n’y est certainement pas qualifiée de pourvoyeuse de mythes, ce qu’elle est cependant. Comme le dit Françoise Smyth : « La Bible est probablement une des plus grandes ressources mythiques qui soient au monde. »
Se pose alors la question de savoir comment lire ces textes. L’essai de Françoise Smyth déconstruit un certain nombre d’approches qui font des textes bibliques « des mythes illégitimes ». Ce ne sont pas les mythes en soi qui sont illégitimes : ils construisent une identité narrative et sont, pris comme tels, tout à fait intéressants et précieux. C’est l’usage qui en est fait et leur placage anachronique et abusif dans des situations actuelles qui les détournent de leur vocation d’origine. L’auteure met fin à une lecture de type « histoire du salut », où Dieu commencerait à « faire sa pub » avec Abraham, recourant à la pédagogie à travers la sortie d’Égypte mais aussi des catastrophes, comme la chute de Samarie, la destruction de Jérusalem et l’exil babylonien, en se révélant finalement en Jésus-Christ, transformant sa mort en une victoire sur la mort par sa résurrection.
Il y a dans la théologie protestante tout un débat pour savoir si cette histoire du salut ou révélation divine se poursuit dans notre histoire contemporaine ; cette approche fut élaborée dans l’Allemagne (de l’Ouest) de l’après-guerre sous le slogan « Offenbarung als Geschichte » (la révélation en tant qu’histoire), avec l’idée que l’histoire, conçue comme l’horizon de la théologie chrétienne, permet de comprendre l’agir divin dans le monde. Toutes les questions théologiques et les réponses à ces questions n’ont de sens que dans le cadre de l’histoire que Dieu a avec l’humanité et, à travers elle, avec toute sa création, en vue d’un avenir encore caché au monde, mais déjà révélé en Jésus-Christ. Ce christocentrisme fait en même temps d’Israël le signe de l’élection et de la réconciliation divines.
Certains courants du protestantisme se mettent alors à chercher des traces de l’agir divin dans l’histoire et regardent la création de l’État d’Israël en 1948 comme le signe que les restaurations annoncées dans certains textes prophétiques étaient en train de se réaliser. Cette vision fait de la Bible un code secret qu’il faut savoir déchiffrer, comme le clamaient, vers la fin du XXe siècle, certaines publications, qui furent vite démasquées comme charlatanerie, bien que certains milieux continuent à penser que tout est prédit dans la Bible. L’essai de Françoise Smyth est un remède contre de telles utilisations de la Bible qui, outre leurs conséquences géopolitiques, sont un affront à l’une des bibliothèques les plus importantes de l’histoire humaine.
Émancipation de l’archéologie
Jusqu’à nos jours, un certain nombre d’ouvrages, destinés au grand public, insistent sur l’historicité des récits bibliques. L’idée sous-jacente est que « la Bible dit vrai » (Und die Bibel hat doch Recht, selon un livre des années cinquante traduit en français sous le titre La Bible arrachée aux sables). Pour appuyer cette démonstration, il est fait souvent appel à l’archéologie : « L’archéologie a prouvé que… » On oublie alors que l’archéologie (surtout biblique) est tout autant une science d’interprétation que l’est l’exégèse biblique.Après la création d’Israël en 1948, l’archéologie participe à l’élaboration du récit fondateur du jeune État qui se dote dès sa fondation d’un département national des antiquités. L’archéologie devient l’une des sources de la construction identitaire, qui insiste sur la continuité depuis la conquête jusqu’au temps présent. Contrairement à l’approche critique des études bibliques qui marque alors la plupart des universités germaniques et anglo-saxonnes, la Bible (re)devient un document historique permettant l’affirmation d’une continuité historique depuis les temps des patriarches. Yigal Yadin, après une carrière militaire – il fut chef d’état-major adjoint lors de la guerre de 1948 –, entreprit des fouilles, notamment à Qumrân, Megiddo et Guèzèr, où il pensait avoir trouvé une porte de ville de l’époque de Salomon. Les fouilles à Hatsor visaient à confirmer l’historicité de la conquête relatée dans le Livre de Josué, dans la continuité de l’« archéologie biblique ». David Ben Gourion aurait été d’ailleurs le premier à rapprocher la conquête du pays par Josué et la guerre d’indépendance de 1948. Les fouilles que Yadin entreprit à Massada en 1963-1965, à la suite d’autres, renforcèrent l’importance de ce site comme symbole de la résistance juive. Des funérailles nationales furent célébrées pour des squelettes retrouvés dans une grotte et à l’intérieur du palais hérodien, que Yadin identifia aux derniers combattants juifs de Massada. La construction de parcs nationaux à Massada, Megiddo et bien d’autres endroits ne fut pas tant guidée par une motivation scientifique que par l’idée de matérialiser une continuité avec la terre depuis le temps des patriarches et de la conquête.
Un tournant dans l’archéologie de la « Terre sainte » est marqué par les travaux d’Israel Finkelstein, qu’il a synthétisés dans son best-seller La Bible dévoilée (2002), coécrit avec N. Silberman. Il y montra notamment que la présentation biblique d’un Israël envahissant le pays de l’extérieur ne correspond pas aux données archéologiques. Il s’agit d’un processus lent et diffus dans le cadre de bouleversements globaux à la fin de l’âge du bronze récent. « Israël » naît dans les montagnes à partir des populations autochtones qui voulaient échapper au contrôle des cités-États de la plaine. L’opposition que l’on trouve dans la Bible entre Israélites et Cananéens n’est nullement une opposition ethnique, mais une construction au service d’une idéologie ségrégationniste. Ce livre, qui fut vivement critiqué dans certains milieux, marque l’aboutissement de l’émancipation de l’archéologie du Levant d’une récupération théologique ou politique.
La recherche biblique actuelle a, en grande partie, compris l’importance de l’archéologie pour essayer de construire les différents contextes de production des textes bibliques, sans vouloir instrumentaliser les résultats archéologiques (mais ce n’est pas toujours chose facile) et, surtout, sans vouloir transformer les figures mythiques en figures historiques. Les récits sur les origines du monde et des humains, sur les patriarches et les matriarches et sur Moïse et l’Exode sont des mythes. Cependant, le terme de mythe a souvent une connotation négative puisqu’on l’oppose à un récit historique. Or le mot mythe dérive d’une racine qui signifie discours ou récit. Le mythe a la noble vocation d’expliquer la place des humains dans le monde et, par sa narration répétée, de forger une identité. Le mythe explique des rituels, comme la circoncision ou le baptême ; il explique des liens de parenté entre peuples et tribus, comme les récits des patriarches et matriarches ; il explique encore la particularité d’un groupe et de son dieu, comme l’histoire de la sortie d’Égypte. Qualifier certains textes bibliques de mythes n’a donc rien d’irrespectueux ; au contraire, ce terme dit quelque chose sur la fonction fondamentale de certains textes bibliques : construire une identité.
Comme l’écrit Françoise Smyth : « Il faut laisser aux mythes, bibliques ou non, leur fonction, leur magnificence de mythe… Les mythes de la Bible sont au service de la Bible comme mythe, comme capable de rendre les lecteurs aux interrogations oubliées ou encore informulées. » Une autre qualité du mythe est qu’il n’obéit pas aux critères « logiques » (comment Caïn a-t-il trouvé sa première femme ?) et s’accommode sans peine de contradictions. Alors que la narration de la sortie d’Égypte représente le pays comme une terre d’oppression dont il faut sortir à tout prix, l’histoire de Joseph, et d’autres textes d’ailleurs, dépeignent l’Égypte comme une terre d’asile, où l’on peut vivre et prospérer (il n’y a même pas de conflit théologique entre le pharaon et Joseph !). Alors que le Deutéronome prescrit d’exclure le Moabite de l’assemblée, l’histoire de Ruth montre comment une Moabite devient l’aïeule du roi David. Alors que le livre de Josué relate la prise de possession du pays comme une conquête, incluant l’expulsion ou le massacre des populations habitant le pays, les récits des patriarches prônent une cohabitation et des négociations pacifiques autour de la terre. D’ailleurs, Abraham n’est pas seulement le père d’Isaac, mais aussi d’Ismaël, lui-même l’ancêtre des tribus arabes qui avec leurs frères judéens se retrouvaient probablement au lieu de l’arbre saint d’Hébron pour commémorer leur ancêtre commun.
Il ne s’agit pas de choisir entre l’une ou l’autre version de ces discours. La Bible nous confronte avec des tensions qui sont celles des rédacteurs qui nous ont transmis les textes et qui voulaient montrer que de telles tensions sont constitutives d’une identité qui cherche un équilibre entre intégration et ségrégation. Aujourd’hui, dans une perspective postcoloniale, on pourrait lire les récits de conquête ou certains psaumes de vengeance comme des contre-histoires élaborées dans des situations d’oppression et reprenant le discours de l’oppresseur pour le tourner contre lui. Cela devrait mettre en garde contre l’emploi illégitime de ces textes quand on est dans une situation d’oppresseur potentiel. Il est toujours utile de connaître le discours que l’on subvertit ou à partir duquel on construit un discours contestataire.
Par honnêteté intellectuelle, qui est aussi le socle sur lequel bâtir un monde juste, il faut nous rendre à l’évidence : les textes bibliques ne sont ni des recettes ni des messages qui dispensent de penser. Si la lucidité n’a aujourd’hui pas toujours bonne presse, elle est plus nécessaire que jamais.
Ce texte est adapté de la préface de la réédition de l’ouvrage de Françoise Smyth (éditions Labor et Fides, 2025).
Par Thomas Römer
Titulaire de la Chaire « Milieux bibliques » et administrateur du Collège de France.



Le sionisme chretien voit en la création d'Israël une condition pour l'avènement du Christ sur la terre. En gros la fin des temps. Je ne pense pas que cette perspective réjouit les juifs.
14 h 30, le 31 août 2025