Un militant du Hezbollah tire en l’air dans la banlieue sud de Beyrouth en guise de célébration, le 27 novembre 2024, lors de l’entrée en vigueur du cessez-le-feu avec Israël. Mohammad Yassine/L’Orient-Le Jour
Depuis le 5 août 2025, le débat relatif au désarmement du Hezbollah enflamme les discussions des Libanais quel que soit l’endroit où ils se trouvent. Alors que la majorité écrasante des opposants au parti islamique le pressent de céder les armes, ses partisans s’entêtent et ses cadres menacent leurs concitoyens de guerre civile. Pourtant, le Hezbollah n’a pas refusé de rendre les armes, il a simplement précisé qu’il ne remettra pas son arsenal à l’armée libanaise mais uniquement au « Mahdi » tant attendu.
De l’autre côté de la frontière sud, Benjamin Netanyahu use et abuse de toute rhétorique religieuse pour justifier sa guerre immonde. Ses alliés ultraorthodoxes le pressent de réaliser leur rêve d’un Grand Israël biblique et ainsi coloniser la terre promise. Ses amis américains ont déjà adopté un changement de langage pour désigner la Cisjordanie par « Judée-
Samarie ». Pire encore, le président Trump justifie son intervention depuis le déplacement de l’ambassade des États-Unis de Tel-Aviv vers Jérusalem par une volonté personnelle de réaliser les desseins de Dieu, rien que ça.
Les observateurs en France penseraient au regretté André Malraux, leur ancien ministre de la Culture, à qui l’on prête cette formule apocryphe : « Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas. » Mais ce retour du religieux prend d’autres dimensions au Moyen-Orient : il semble que la violence est cyclique, biblique et endémique. D’ailleurs, le président George W. Bush s’est appuyé sur des versets du Livre d’Ézéchiel pour tenter de convaincre son homologue français, Jacques Chirac, d’envahir ensemble l’Irak en 2003.
En Iran, depuis la révolution islamique de 1979, le guide suprême s’accorde les privilèges politiques que le juriste nazi Carl Schmitt attribue exclusivement au prince à la veille de la Seconde Guerre mondiale : la dignité du théologien-légiste (al-wali al-faqih) lui garantit de décider seul qui est l’ami et qui est l’ennemi de la nation.
« Dieu a des hommes, s’ils veulent, Il veut »
Pourtant, la question ne doit plus concerner la place de Dieu dans l’histoire mais celle de l’homme dans la politique. Loin de dénigrer les croyances de qui que ce soit, les fidèles de tous bords ainsi que les athées et les agnostiques du Moyen-Orient sont invités à occuper leur place dans l’histoire de l’humanité. Il est extrêmement douloureux de voir des guerres de religion s’embraser alors que d’autres continents en ont déjà payé le prix depuis des siècles. Si Dieu veut intervenir dans l’histoire politique de l’humanité, il faut qu’il y ait déjà une humanité réactive, attachée à la justice et sûre de ses engagements civiques ; ainsi elle serait prête à entrer en dialogue avec Dieu. Dans le Coran, l’ordre de lire s’adresse à Mohammad : sans le Prophète, il serait impossible de lire, d’écouter et de recevoir la volonté de Dieu. Aujourd’hui, le défi est d’abord la construction des sociétés civiles au Moyen-Orient et par la suite protéger contre tout et tous ce qu’il y a d’humain en elles. Le prophétique est humain. Le politique est humain. Après la guerre de 2006, le volontarisme du parti chiite était triomphant : son secrétaire général Hassan Nasrallah répétait souvent : « Dieu a des hommes, s’ils veulent, Il veut. »
Toutefois, les arguments politiques deviennent absurdes : le Hezbollah accuse le gouvernement Salam de soumission aux Américains. Le président américain prétend se soumettre à la volonté de Dieu pour assurer la victoire au peuple élu par Dieu contre le parti de Dieu lui-même. Heureux celui qui comprend !
Prendre soin de l’humain
Dans notre région, ce n’est pas Dieu qui manque dans la sphère publique, mais ce sont surtout les citoyennes et les citoyens qui manquent dans le paysage national : ils sont écartés, passifs et souvent victimes d’une fatalité millénaire. Pour relever nos patries, il est nécessaire de prendre soin de l’humain au Moyen-Orient. Le divin prendra soin de lui-même. Dieu n’a pas besoin d’armée, de milice ou même d’une seule arme pour se défendre.
Le jeu des nationalismes religieux réduira nos pays en cendres, que ce soit à Gaza, en Iran, en Irak, en Israël, en Syrie, en Arabie saoudite ou en Turquie : tout opposant politique aux régimes soi-disant pieux et croyants devient l’ennemi de Dieu… Bien que ce phénomène se mondialise : en Inde, en Russie ou ailleurs, notre génération est invitée à redonner au Moyen-Orient toute la vitalité de la diversité. Chacun de nous est un membre dans le corps de la patrie ; imaginons un corps composé uniquement de bras ou de têtes...
Les puretés ethniques, les conformités religieuses et les revendications identitaires restent chimériques. Elles finissent par s’effacer devant d’autres composantes moins prononcées dans une société plurielle. Prenons le cas israélien, les juifs du Nord et les juifs du Sud ne s’aiment pas. Au Liban, les milices dites chrétiennes ou chiites n’ont pas davantage montré l’exemple durant la guerre civile : des milliers de jeunes hommes et femmes sont tombés dans des batailles interconfessionnelles menées par ces milices prenant Dieu pour protecteur.
Certes, pour les habitants du Moyen-Orient, Dieu est toujours à leurs côtés, mais il ne doit jamais devenir le chef de leurs milices. Comme Allah est grand, son amour et sa volonté dépassent les intérêts et les replis claniques. Pour que l’homme vive dans nos pays, il est indispensable de désarmer tous les partis de Dieu.
Par Georges El Hage
Théologien, enseignant à l’Institut catholique de Paris. Dernier ouvrage : « De la terre promise au règne de Dieu » (Cerf, 2024).



Nawaf Salam affirme que l’engagement américain pour la trêve au Liban est « plus important » qu’avant
Le « Mahdi » viendra à la fin des temps, quand Dieu viendra lui-même juger les vivants et les morts. Autant dire que promettre de remettre les armes du Hezbollah au « Mahdi » c'est se moquer du monde. En tous cas, cela risque de prendre fort longtemps. Il n'y a pas à attendre du ciel une solution qui est accessible aux hommes. Que l'armée libanaise mette en œuvre son plan et délivre les libanais de tous les "seigneurs de guerre" quels qu'il soient. Ces gens ne sont le plus souvent que de simples racketteurs ayant trouvé avec leurs armes une bonne source (criminelle) de revenus.
17 h 12, le 25 août 2025