Puis, les plombs ont sauté et j’ai perdu ta voix. Le monde plongé dans ton silence, et moi orpheline. On ne distinguait plus le relief de tes mots. On n’entendait plus que la friture sur la ligne. Vivre par talkie-walkie interposé, seule manière dont nous avons appris à nous aimer, le grésillement de la fréquence susurré comme un « je t’aime ». Depuis toujours, le talkie-walkie est brouillé, saboté, pipé. Depuis la France, la télévision se scandalisait des étincelles qui rythmaient le quotidien des villageois du cèdre, pris en tenaille entre les plaques tectoniques du pouvoir et des conflits. L’envolée médiatique imprégnait nos rétines d’enfant, tandis qu’on nous contait que, jadis, ils avaient rencontré le parfum de la paix. Bien qu’en ce temps, l’âge d’or tapissait le toit des maisons, je ne pouvais m’empêcher de voir les flammes lécher la lisière de nos jardins. Mais, de l’autre côté de la rive où j’ai grandi, l’espoir ne conquit pas les esprits. « Une bonne guerre, ça vous fera du bien ! » Je ne compte plus les fois où j’ai entendu cette ineptie écœurante de la bouche de certains n’ayant ni connu la guerre ni même vu leur pays se relever de la dernière.
Nous ne serons jamais conscients des réalités de la guerre sans les avoir traversées. Néanmoins, sous la dérision des maigres récits avec lesquels nous avons grandi, la déchirure – toujours fraîche – morcèle les générations. Confrontés à un monde vacillant qui souffle nos fondations, elles-mêmes traversées par les ondes de choc successives, nous soutenons les doux souvenirs d’enfant afin de mettre fin à ceux qui lacèrent les chairs et les esprits.
Aujourd’hui, j’ai peur. Terrifiée à l’idée de rentrer au pays avec déjà cette impression qu’il s’est évanoui avec nos souvenirs. Nous sommes sans doute ce peuple à part entière ayant grandi dans le Liban des souvenirs de nos parents. Expatriés, exilés, funambules de la diaspora, ce n’est pas un simple voyage que nous initions lorsque nous rentrons dans cette maison familiale, c’est un pèlerinage perpétuel vers celle qui nous a vu grandir de loin et qui nous a aimés de près. Aujourd’hui, la Batrounienne en moi porte un cœur perplexe, mes clichés de vacances épris d’une nostalgie anxieuse. Reine de la fête pour ses explorateurs, navire à la dérive pour ses matelots, la crainte embrume les esprits. Effrayés à l’idée de voir chavirer leur bastion phénicien, ils préservent l’espoir de le sauver du naufrage pour ne pas le rendre définitivement hostile à ses habitants de terre et de cœur.
* * *
Aujourd’hui, je fais le pari de l’avenir. Jamais je n’avais encore senti cette urgence au courage. Le premier éclat de résistance s’est éveillé lorsque j’annonçais qu’à l’université j’étudierai la civilisation arabe pour en faire ma spécialité. « Pas ici ! Pas au Liban ! » D’abord amusée par la proportion des réactions, j’ai réalisé que – à l’instar de mes pairs – je devais moi aussi m’exiler d’un pays dont j’avais à peine foulé le sol. Du haut de notre laboratoire, comme pour mieux s’allier entre savants fous, nous partageons la même mission : résoudre le mystère libanais. Le jour de mon oral du baccalauréat, j’observais les mêmes mines confuses et amusées de la part de mon jury lorsque je m’apprêtais à exposer ma plus grande énigme : est-il raisonnable d’espérer au progrès au cœur de la crise libanaise selon la théorie d’Emmanuel Kant ? Loin d’un discours politique dépassant toutes mes compétences, c’est le portrait d’une jeunesse résiliente et de parents angoissés à l’idée de ne leur léguer plus que les vestiges de leur doux pays qui ressortit avant tout de mes travaux. « L’obstacle au progrès est de le croire impossible », martèle Kant. Et pourtant, c’est avec la voix réconfortante et maternelle de Feyrouz à fond dans les oreilles que nous faisons le douloureux constat que rien ne change, que nous restons le prolongement de nos parents, partant la fleur au fusil dans les tranchées sans fin. Éreintés par les tribunes tragi-
comiques de la presse, nous devons rétablir l’onde du talkie pour que la tragédie demeure sur les planches des théâtres et non sur celles de l’épicier. C’est sur cette terre d’apparence hostile que les miracles, pourtant, se réalisent. Deux composantes inconnues s’unissent, fusionnent une fois la péninsule en vue, à l’unisson et à l’abri des canons.
Aujourd’hui, je fais le pari de l’avenir : rétablir la fréquence du talkie.
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