Fallait-il absolument se résoudre à accueillir avec tous les honneurs dus à son rang Ali Larijani, qui débarque ce mercredi à Beyrouth sans y avoir été expressément invité ? Était-il plus avisé au contraire de jouer le jeu diplomatique et protocolaire : de dialoguer en direct avec le plus proche conseiller de Khamenei qui, comme d’autres responsables iraniens, a vivement dénoncé la décision de l’État libanais de dessaisir le Hezbollah de son arsenal ?
Par delà les réactions épidermiques que suscite inévitablement cette cavalière visite, s’impose ce simple constat : l’Iran vient de se dévouer pour donner le coup de grâce à cette fiction érigée en dogme par l’Amérique, et voulant que le désarmement soit une affaire purement libanaise. Car non seulement voit-on la République islamique se donner tonitruante voix au chapitre, ce qui n’est pas trop nouveau ; non seulement s’associe-t-elle au refus de la milice de renoncer à son matériel, mais elle va jusqu’à mettre au défi Beyrouth d’atteindre son objectif. Tout cela en se défendant de décider pour le Hezbollah ; mieux encore, en claironnant son souci de l’unité nationale du Liban où pourtant l’écrasante majorité de la population en a plus qu’assez des aventures guerrières.
Mais passons sur ce déploiement d’arrogance et d’impudence devenu routinier. Créature de l’Iran, le Hezbollah est néanmoins formé de citoyens libanais ; d’être représenté au Parlement et au gouvernement ne l’empêche guère cependant de revendiquer publiquement son allégeance à la maison mère persane. Cette bizarrerie de Hezbollah binational ou transnational enclenche à son tour une non moins insolite problématique géopolitique. Car il est clair que le Hezbollah ne se soumettra aux vœux de l’État que si l’Iran l’y autorise ou le lui ordonne ; or l’Iran, ne le fera que s’il y trouve son compte. Dès lors, ce sont plutôt deux négociations parallèles – mais rigoureusement synchrones – que s’évertuent à imposer protecteur et protégé en haussant la barre de leurs prétentions. Pour Téhéran, en pourparlers avec les États-Unis, il s’agirait de sauver son programme nucléaire et ce qui peut l’être de son influence régionale ; et pour le Hezbollah d’assurer sa continuité en tant que parti, carotte déjà agitée par l’émissaire présidentiel américain Tom Barrack. À de tels acquis politiques et institutionnels, la milice voudrait probablement voir s’ajouter une immunité judiciaire pour les attentats politiques et autres scandales qui lui sont imputés.
C’est une voie médiane qu’a astucieusement choisi d’emprunter l’autre composante du tandem chiite qu’est Nabih Berry. Par leurs déclarations publiques, le président de la Chambre et ses proches au sein du gouvernement se démarquent nettement des positions en flèche affichées par le Hezbollah. Et sur le terrain, son mouvement Amal ne participe pas, ou très peu, aux ridicules et néanmoins provocantes virées nocturnes des militants sur mobylettes. Payante s’avère déjà la courageuse initiative du gouvernement Salam et on s’en réjouira, puisque la chape de plomb qui enserrait la population chiite du Liban n’est plus qu’à moitié effective. On regrettera cependant l’absence prolongée sur la scène du débat des nombreuses compétences non partisanes et d’une intégrité exemplaire dont peut s’enorgueillir cette communauté. Oui, les chiites du Liban méritent tellement bien mieux que le choix entre deux milices. Reconverties ou pas.
Issa GORAIEB

