D.R.
Après un premier roman, Noces de jasmin, autour du soulèvement de la jeunesse en Tunisie, Hella Feki, nous offre, dans ce deuxième roman Une reine sans royaume, l’épopée fascinante de Ranavalona III (1861-1917), dernière reine de Madagascar, contrainte à l’exil par le pouvoir colonial. Dans ce texte empreint de suavité et de gravité, Hella Feki convoque l’histoire officielle mais aussi l’intimité de la fiction pour raconter une vie habitée par les tragédies et la solitude, les amours, les soleils et les rencontres qui nous transforment.
Au moment où s’ouvre le récit, Ranavalona est à l’orée de la mort. Nous sommes en 1917 à Alger et la reine malgache dévoile, dans son journal intime, des pans de sa vie. Elle fait défiler son enfance dans les paysages magiques des années malgaches d’avant la colonisation, son mariage forcé, les responsabilités et les contraintes d’une vie de reine. Ranavalona relate aussi la conquête coloniale menée par l’armée française, la cruauté des batailles contre les résistants malgaches et la défaite. Pour pouvoir s’implanter, exploiter le territoire malgache et le vider de ses institutions établies, le pouvoir colonial français ordonne l’exil de la Reine. Ranavalona est expulsée dans un premier temps vers la Réunion puis est repoussée encore plus loin de sa terre natale, vers Alger. Le récit que déroule Ranavalona entremêle sa vie personnelle et l’histoire politique de la Grande Île. Ses pensées les plus intimistes accompagnent des méditations sur le sens de l’exil et des réflexions sur le système colonial.
Un épisode essentiel de sa vie est au cœur de ce récit qu’elle entreprend alors qu’elle sent venir la mort : son passage en Tunisie. Elle a en effet effectué à Tunis, en 1907, un séjour dont le souvenir reste pour elle un des plus envoûtants de son histoire d’exilée. Dans la Tunisie du début du XXe siècle, Ranavalona rencontre des femmes qui incarnent une volonté d’émancipation et enrichissent sa façon de penser : Myriam Harry, lauréate du premier prix Femina, Lella Beya Qmar épouse du Bey et la princesse égyptienne Nazli. Ces femmes organisent des salons de pensée. Dans ces lieux que fréquente l’aristocratie de l’époque, on discute de poésie et de religion, on interroge l’occupation coloniale et on défend l’émancipation féminine. Aux côtés de ces femmes rencontrées à Tunis, dans les dialogues et l’amitié, durant les promenades, entre les paroles et les silences, Ranavalona saisit un nouvel élan, une vitalité plus douce.
Tunis est aussi pour Ranavalona l’occasion de repenser l’amour puisqu’elle y retrouve Marius, amant des années malgaches. L’amour est en fait un motif essentiel de ce récit ; Ranavalona note dans son journal que « toutes les luttes et la confiance en l’éternel, c’est l’amour. Si nous ne le vivions pas, nous serions telles des pirogues sans guide, nous irions nous briser à la mort. »
Ranavalona, reine sans royaume, semble chercher partout un ancrage pour combler la perte de sa patrie. Dans ce parcours où elle explore l’amour, les amitiés féminines, la fréquentation des œuvres d’art, les voyages, les luttes pour l’émancipation ou la poésie, c’est en fait la mer qui pourrait le mieux s’apparenter à sa nouvelle patrie. En tant qu’insulaire, elle se sait attirée par « les côtes, les rochers, l’attente des vents, des bruines, des percées de lumière dans les nuages… »
La voix de la narratrice se déplie dans une langue envoûtante. Les phrases sont imprégnées de soleil et de vent insulaire. On y retrouve la mélancolie des crépuscules africains, la lumière de la Méditerranée, les maisons chaulées traversées par la réverbération du jour. Le récit charrie une douce vibration. La mélopée du texte s’étend dans les modulations sonores des phrases lorsqu’elles rencontrent la houle atlantique, la rumeur des flots et le bleu marin.
La rédaction du journal est l’occasion pour la narratrice Ranavalona, mais aussi pour l’autrice Hella Feki, d’interroger l’acte d’écrire et l’énergie du langage, de montrer la folle vitalité qui construit le récit.
« C’est sans doute dans la citadelle des pensées, dans cet interstice entre le monde déployé par le paysage et soi-même, que peut prendre forme l’écriture la plus sincère, et peut-être, par ce chemin, la littérature. »
Dans l’imaginaire colonial français de la première moitié du XXe siècle, la figure de la dernière reine de Madagascar reflète l’ambiguïté du regard colonial, entre fascination exotique et mépris raciste. Hella Feki, en donnant une voix à la « reine sans royaume », réhabilite sa mémoire et donne chair à celle que Marcel Proust évoque comme un personnage inaccessible dans une page d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs.
Au moment où le mouvement décolonial célèbre le centenaire de Franz Fanon et réinterroge les « Damnés de la terre », Une reine sans royaume porte un éclairage précieux sur le système colonial, le racisme systémique qu’il édifie et l’exploitation qu’il génère. L’histoire de la reine Ranavalona, telle qu’elle est relatée dans ce récit, ouvre aussi une perspective de réflexion sur le pouvoir, sa détention, et les abus qu’il engendre.
À l’âge des bilans et de la sagesse, Ranavalona n’oublie pas ce qu’elle doit au récit et à la littérature et, finalement, c’est le souffle de la poésie qui est convoqué pour adoucir le déclin et dire au mieux ce long parcours d’exil au bout duquel « l’écriture est peut-être ce que j’ai hérité de ce chemin. La beauté de la langue est comme la diversité des tissus : ceux qui mêlent le velours à la soie, le lin au satin, le couteau à la dentelle, et qui ne cessent jamais d’intégrer de nouvelles textures à leur composition. Nœud après nœud, l’étoffe se révèle, se dessine et resplendit. »
Une reine sans royaume de Hella Feki, JC Lattès, 2025, 192 p.