Critiques littéraires Roman

Les Bestioles : Au cœur des décombres du 4-Août, une voix de survivant…

Hala Moughaniyé nous offre une réflexion sur la condition du survivant désabusé, pas mort, mais pas vraiment vivant non plus.

 Les Bestioles : Au cœur des décombres du 4-Août, une voix de survivant…

D.R.

4 août 2020. Alors qu’on s’apprêtait à commémorer le centenaire du Grand Liban, l’explosion du port de Beyrouth est venue marquer ce jalon historique non par une célébration, mais par une tragédie sans précédent. C’est dans cette apocalypse où « rien ne s’est perdu, tout s’est transformé », que débute Les Bestioles, nouveau roman post-traumatique de Hala Moughaniyé. Construit comme une tragédie en cinq actes, ce livre suit l’errance mentale et physique d’un survivant anonyme qui évoque, dans une langue fragmentée et percutante, reflet de son état psychique, et une syntaxe souvent brisée, à l’image de la ville, son quotidien disloqué par la catastrophe. Ayant échappé à toutes les guerres, il perd son œil ce jour-là – « à cause d’un débris de verre et même pas à cause d’une balle perdue ! » –, finalement rafistolé… par un vétérinaire, faute de médecins ! Cette anecdote, à elle seule, dit l’ampleur du désastre.

Ce qui rend ce texte si poignant, c’est qu’il ne cherche pas à susciter la compassion. La mort n’est ni héroïque, ni sacrificielle : elle est banale, réduite à une négligence, selon le discours du Premier ministre de l’époque : « Même pas crevée par la haine, juste crevée par l’erreur. C’est pas que la haine c’est bien, mais au moins y a un sentiment et un sentiment, c’est une trace d’humanité. » Au-delà de la description de l’explosion, le rescapé tente d’en comprendre la cause et de désigner les responsables. Aussi revient-il sur les hypothèses entourant l’affaire du nitrate d’ammonium, débarqué au Liban en 2014 à bord du Rhosus, « un paquebot-poubelle » – ce cargo bon marché qui, indifférent aux règles de sécurité, transporte n’importe quelle cargaison – « fait pour ce pays-poubelle ».

La parole du narrateur est radicale, obscène parfois, mais portée par une colère légitime et une grande lucidité. « Les bestioles », ce sont ces avions entendus juste avant le drame, mais aussi toutes les forces qui écrasent le peuple, des responsables incompétents et corrompus aux dispensateurs d’aide humanitaire désireux de passer pour des héros. Superposant les traumatismes qui rendent difficile toute narration linéaire, le narrateur inscrit cette catastrophe collective dans la continuité sanglante de l’histoire récente du pays : la guerre civile, l’occupation syrienne, les attentats et assassinats, la guerre de 2006, la pandémie ; mais aussi ces guerres sans nom que sont l’effondrement économique, la dévaluation, la précarité, les pénuries et le mépris des dirigeants… L’explosion devient la métaphore ultime d’un pays qui se délite depuis trop longtemps : « On n’a jamais su et on saura jamais qui nous explosait (…) la tambouille au nitrate, elle rejoint tous les rapports dans le tiroir. »

Le texte de Hala Moughaniyé offre une réflexion sur la condition du survivant désabusé, pas mort, mais pas vraiment vivant non plus. Le narrateur est hanté par la mémoire de sa femme, de ses voisines, la fillette et la vieille, figures récurrentes d’un deuil impossible, qui lui rappellent une réalité bouleversée et un avenir incertain. Teintée d’un humour grinçant, la violence des mots devient un exutoire face à l’impuissance. Le rescapé parle pour ne pas s’effondrer, pour exister encore un peu. Mais son monologue intérieur se heurte à une société pressée de tourner la page et de faire taire la douleur : « Je voudrais prendre le temps de me l’imprimer dans la mémoire mais eux, ils me rendent dingue avec leur boucan monstre qui efface les traces. »

4 août 2025. Tout, ou presque, a été nettoyé autour du port, mais le bloc sud des silos, éventré et noirci, tient encore debout, comme si le message ne s’était pas pleinement accompli. Gardienne de la mémoire, cette ruine semble préfigurer une tragédie inachevée : celle d’une ville en déchéance, certes, mais surtout celle de victimes toujours en souffrance, en quête d’une justice qui tarde à se faire. Promise par l’État en cinq jours, l’enquête n’a, cinq ans plus tard, toujours pas abouti… : « Et donc, l’explosion c’est pas la fin, il y a encore pire à venir. »

Récit de catastrophe, portrait d’un homme abîmé, témoignage politique et poème de la ville détruite, Les Bestioles n’est pas un roman à lire, mais un roman à traverser. Hala Moughaniyé signe un texte dur mais nécessaire, un roman qui ne panse rien, ne console pas, mais regarde la tragédie en face : celle d’un peuple qui refoule ses douleurs et d’un pays qui, à force d’être détruit, ne sait plus s’il est encore vivant.

Les Bestioles de Hala Moughaniyé, Elyzad, 2025, 160 p.

4 août 2020. Alors qu’on s’apprêtait à commémorer le centenaire du Grand Liban, l’explosion du port de Beyrouth est venue marquer ce jalon historique non par une célébration, mais par une tragédie sans précédent. C’est dans cette apocalypse où « rien ne s’est perdu, tout s’est transformé », que débute Les Bestioles, nouveau roman post-traumatique de Hala Moughaniyé. Construit comme une tragédie en cinq actes, ce livre suit l’errance mentale et physique d’un survivant anonyme qui évoque, dans une langue fragmentée et percutante, reflet de son état psychique, et une syntaxe souvent brisée, à l’image de la ville, son quotidien disloqué par la catastrophe. Ayant échappé à toutes les guerres, il perd son œil ce jour-là – « à cause d’un débris de verre et même pas à cause d’une...
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Le livre paraît extrêmement intéressant

Hyam Kahi

17 h 58, le 16 août 2025

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Commentaires (1)

  • Le livre paraît extrêmement intéressant

    Hyam Kahi

    17 h 58, le 16 août 2025

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