D.R.
Martin Melkonian est l’auteur d’une œuvre considérable, pourtant méconnue. Si la quête de la mémoire, particulièrement arménienne, semble au centre de son œuvre, cet horizon n’est en aucun cas une limite. « L’écriture, écrit-il dans Maison exquise (2011), ne traduit pas le jour. Elle le rehausse jusqu’au firmament de la mémoire. »
La palette de son écriture est ample : on y rencontre récits ressuscitant les présences des parents et leurs métiers, journal intime, moments biographiques (avec Barthes, Clara Haskil ou le peintre Edward Hopper), histoire familiale, poèmes, aphorismes, fragments, voire actualisation de l’histoire occultée, comme dans son édition de La Politique du Sultan de Victor Bérard. Martin Melkonian étend cette palette à la calligraphie : ses encres sont traces de mouvements intimes, le lointain parvenant par la grâce d’un geste au plus proche de la conscience du regardant, suscitant un relief invisible, au premier abord. Dans L’Enfance du regard (2010), il écrit ceci : « Si je me détache, si nous nous détachons de la forme noire et du point de lumière capturé (…) nous prenons conscience d’une profondeur, profondeur que nous appelons communément une perspective. » C’est cette dernière qui semble ordonner son écriture, dans sa vision et sa méditation sur les traces qui demeurent en lui des marches funestes des populations arméniennes ordonnées par des « Jeunes-Turcs » sans aveux.
Arménie noire, Arménie blanche, d’abord un livre d’artiste (2016), met en mots ce regard éloigné par lequel la représentation exige la coïncidence avec la perception visuelle depuis un point donné. Pour parvenir à voir, il semble nécessaire d’abord de s’éloigner, de se détourner de l’évidence, considérée comme le nom de ce qui cherche à capter le regard, sans doute pour nous empêcher de voir. Le poème original est suivi de six traductions dont on fait ici l’hypothèse qu’elles participent à leur manière, celle des mots, à cet éloignement nécessaire, garant de l’exigence de vérité. « L’écriture est ainsi une pratique de la clairvoyance », écrit-il.
Mais pour voir et regarder quoi ? Ce qui n’a plus de nom, plus de visage, qu’on peut à peine désigner sous le vocable de « marche de la mort », et que pourtant la mémoire laisse paraître comme un paysage intérieur qui lentement se (re)forme par le geste du poète : « Je ne chemine pas avec eux / je vais vers eux », troupe qui avance vers « un horizon affranchi de nuages ». Martin Melkonian suit les traces du crime dont le vacarme aura été assourdi, on le sait. Les siennes et les siens ont disparu, réduits en poussière, inaccessibles. La poésie est méditation sur la possibilité même de figurer l’horreur, de penser, de considérer l’amour des autres dont les traces sont effacées, elle devient médiation à une mémoire irréductible au souvenir. Car la poésie véritable ne saurait s’éteindre dans la barbarie totalitaire de la « désolation », autre nom du « dépeuplement », qui aura été le projet avéré des meurtriers : le poème, l’écriture, c’est-à-dire l’espérance, sont résistance à la noirceur, à la nuit funeste de la conscience et à l’odeur de mort, car, écrit-il ailleurs, « la mémoire calme le présent éternel des catastrophes ». Dans la méditation, le poète devient le « spectateur universel » de la marche immobilisée et quasi aérienne, en lui. La poésie se dégage alors des conventions comme de l’assentiment à l’évidence et devient traces subtiles et intermittentes, celles que Didi-Huberman désigne par le titre de Survivance des lucioles (2009).
Le poème de Martin Melkonian est réellement la promesse de l’Arménie blanche, « un horizon froissable, / d’un inespéré et rédempteur / papier-peau ».
Arménie noire, Arménie blanche de Martin Melkonian, L’Harmattan, 2025, 208 p.