Les premiers instants de l'explosion massive qui s'est produite dans le port de Beyrouth le 4 août 2020. Photo AFP/UGC/ GABY SALEM
Les autorités libanaises n’ont toujours pas rendu justice aux victimes de l’explosion meurtrière du port de Beyrouth, cinq ans après les faits, ont dénoncé lundi Amnesty International et Human Rights Watch dans un communiqué conjoint.
« Les autorités libanaises n'ont toujours pas rendu la vérité et la justice aux victimes et à leurs familles », écrivent les deux ONG, qualifiant de « dévastatrice » la double explosion du 4 août 2020, qui a fait au moins 235 morts, plus de 6 000 blessés et dévasté une grande partie de la capitale. Elle appellent les « autorités libanaises à garantir une enquête complète et sans entrave ». « Il est impératif que cette enquête établisse de manière approfondie les faits et les circonstances de l’explosion, qu’elle couvre l’ensemble de la chaîne de responsabilités, qu’elles soient nationales ou internationales, et qu’elle détermine si des actes criminels ou des violations des droits humains ont été commis en raison de l’incapacité de l’État à protéger des vies », ajoutent-elles.
« En dépit des appels répétés, tant au niveau national qu’international, (…) les autorités libanaises n’ont pas mené à bien une enquête efficace, indépendante et impartiale sur l’explosion », dénoncent les deux organisations. La reprise de l’enquête nationale en 2025, après une suspension de deux ans, n’a toujours pas donné de résultats concluants ». Selon Amnesty et HRW, « l’enquête a été entachée par des obstructions et des interférences persistantes de la part de dirigeants politiques et de responsables de l’État déterminés à échapper à la justice ». « Pour les familles des victimes, ce refus prolongé de rendre des comptes est un fardeau insupportable », relèvent-elles.
« Une justice différée est une justice déniée », a déclaré Reina Wehbi, chargée de campagne d’Amnesty International pour le Liban. « Les familles des personnes tuées et blessées lors de l’explosion de Beyrouth attendent depuis cinq années insupportables. Elles ne doivent pas être forcées de subir une année de plus d’impunité. Le moment de rendre justice, de faire la lumière et de demander des comptes, c’est maintenant. »
Selon HRW et Amnesty International, « plutôt que de faciliter l’enquête, plusieurs responsables politiques et hauts fonctionnaires convoqués par le juge d’instruction principal, Tarek Bitar - notamment des généraux, des juges, des députés et d’anciens ministres - ont systématiquement tenté de faire dérailler la procédure ». « Ils ont refusé d’assister aux séances d’interrogatoire, invoquant diverses formes d’immunité, et ont lancé une série de recours judiciaires contre le juge Bitar, suspendant à plusieurs reprises l’enquête », rappellent-elles.
Les organisations rappellent qu'en janvier 2023, « le procureur général de l’époque, Ghassan Oueidate — qui avait lui-même été inculpé par le juge Bitar — a déposé plainte contre ce dernier, suspendant de fait l’enquête », rappellent-elles. Le juge Oueidate a également « ordonné la libération des suspects détenus en détention provisoire depuis l’explosion » et « demandé aux forces de sécurité ainsi qu’au parquet de cesser toute coopération avec le juge ».
Après une interruption de deux ans, le juge d’instruction a repris son travail en février 2025, « dans un contexte de promesses politiques renouvelées » du président Joseph Aoun et du Premier ministre Nawaf Salam, « visant à faire respecter l’État de droit et à garantir justice aux victimes ».
Cette reprise a été possible grâce à « l’annulation des mesures imposées par le procureur général précédent qui avaient gelé l’enquête », expliquent Amnesty International et HRW. Certains responsables convoqués, « tels que l’ancien Premier ministre Hassan Diab, Abbas Ibrahim et Tony Saliba, se sont conformés à la procédure et ont comparu pour la première fois depuis des années ». En revanche, « d’autres responsables, notamment deux députés, Ali Hassan Khalil et Ghazi Zaiter, ainsi que Ghassan Oueidate, continuent d’entraver l’enquête en refusant de se soumettre aux interrogatoires ».
« Malgré la reprise de l’enquête, le chemin vers la justice reste semé d’embûches politiques et juridiques, indique encore Amnesty International et Human Rights Watch. Les autorités libanaises doivent rapidement lever les obstacles qui ont bloqué l’enquête à plusieurs reprises et veiller à ce qu’elle puisse se poursuivre sans interférences politiques ».
Elles rappellent aussi qu'une enquête menée en 2021 par Human Rights Watch « avait conclu que l’explosion était le résultat direct de l’échec des autorités libanaises à respecter leurs obligations en matière de droits humains, notamment le droit à la vie, et avait signalé la possible implication de hauts responsables ».
« La justice pour l’explosion du port de Beyrouth ne se limite pas à demander des comptes pour un événement isolé », a déclaré Ramzi Kaiss, chercheur sur le Liban pour Human Rights Watch. « C’est un test de l’engagement promis du Liban envers l’État de droit et les droits humains. »



Trump juge « totalement inacceptable » la réponse de l'Iran pour mettre fin à la guerre