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Points de vue - Point De Vue

Syrie, l’espoir brûlé


Syrie, l’espoir brûlé

Des sacs mortuaires contenant des corps reposant à l’hôpital national de Soueida, le 22 juillet. Photo Reuters

Ce dimanche 20 juillet au matin, après avoir passé plusieurs heures allongé sans trouver le sommeil, comme tous ces derniers jours, j’apprends la mort de mon grand-oncle, Hayel Kontar.

Hayel avait 82 ans. Il avait passé sa vie à Soueida, où il travaillait pour le Croissant-Rouge. C’était un homme éduqué, cultivé, respecté de tous pour sa bienveillance et son humanisme. Il a été tué par les islamistes du nouveau pouvoir syrien, uniquement parce qu’il était druze. Je ne compte plus les morts dans ma famille. Nous avons dépassé la quinzaine, et il est encore impossible d’établir un bilan définitif du nombre de victimes de cette invasion barbare lancée contre la province druze.

La province de Soueida est dévastée. Toutes les localités, une trentaine, traversées par l’armée et les milices affiliées à Damas ont été incendiées. Les habitants qui n’avaient pas fui ont été massacrés. Dans mon village de Dama, dans la région du Lajah, les maisons ont été brûlées une par une après avoir été pillées. L’un des combattants a même filmé la scène, diffusant une vidéo dans laquelle on l’entend se réjouir : « Toutes les maisons des druzes de Dama brûlent. »

Le bilan reste impossible à établir : il n’y a plus ni eau, ni électricité, ni fioul, ni hôpital fonctionnel. L’hôpital principal de Soueida est hors service. Les corps entassés dans des sacs mortuaires jonchent les rues. La « vaillante » armée de Chareh a pillé les supermarchés avant de les incendier. La ville ne dispose plus que de quelques jours de vivres. Les véhicules qui n’ont pas été volés ont été incendiés, rendant les déplacements presque impossibles. Les localités dévastées sont abandonnées et coupées du monde. Aucune coordination des secours n’est possible. Les habitants s’organisent comme ils le peuvent, découvrant l’horreur au fur et à mesure qu’ils reprennent pied dans les quartiers qui avaient été occupés par les forces gouvernementales.

Parmi les atrocités recensées, figure le massacre de la famille de Khaled Mazhar, responsable de l’Église évangélique du Bon Pasteur à Soueida. Lui, ses frères, leurs enfants, vingt personnes au total ont été exécutées à leur domicile.

Pourquoi ce bain de sang ?

Conforté par la levée des sanctions et par le retrait de son nom de la liste des terroristes américaine, le président par intérim a voulu asseoir son autorité par la force brute à Soueida comme il l’avait fait à Idleb : par l’écrasement de toutes les forces politiques et sociales. Engagé dans des pourparlers avec Israël pour un traité de paix et renforcé dans sa légitimité internationale, il a estimé que le moment était propice pour reprendre la province druze en main, par la force.

Il a instrumentalisé les tensions récurrentes entre druzes et Bédouins, tensions habituellement réglées par la médiation des notables locaux, pour envoyer son armée sous prétexte d’interposition.

Cette tragédie révèle surtout l’état d’esprit qui anime le nouveau pouvoir syrien. Pour les nouveaux maîtres de Damas et leurs soutiens, qui ne cessent de se référer à l’ère islamique des Omeyyades, le fils des minorités, même national et « honorable », n’est qu’un dhimmi, qui ne doit s’exprimer que pour remercier la sagesse du pouvoir qui lui permet de vivre sur sa terre. Mais s’il revendique des droits égaux, alors il devient un traître, un agent de l’étranger.

Cette idéologie transparaît dans les propos des partisans du pouvoir : pour eux, la nation se confond avec la majorité sunnite. Les minorités ne sont que tolérées, et cette tolérance est présentée comme une marque d’ouverture, voire de générosité. La phase actuelle du pouvoir de transition n’est rien d’autre qu’une demande d’allégeance forcée (al-mubāya’a), au président Chareh.

C’est avec cette vision sectaire de la Syrie que Chareh a lancé ses troupes, exclusivement composées d’anciens jihadistes du groupe HTS et d’anciens rebelles affiliés à la Turquie, pour envahir Soueida. Le bain de sang que nous observons aujourd’hui était malheureusement prévisible.

Et pourquoi ? Pour imposer son pouvoir sur une province dont la seule richesse est l’éducation de sa population et sa diaspora. Soueida n’a ni pétrole, ni gaz, ni infrastructures vitales. Toutes les administrations sont déjà sous l’autorité des ministères de Damas. Si ses habitants ont refusé l’entrée des forces de sécurité, c’est en raison des crimes commis sur la côte en mars dernier contre la minorité alaouite, et des exactions subies par les druzes en avril et mai, à la suite de la diffusion d’un faux enregistrement dans lequel un cheikh druze aurait insulté le Prophète.

C’est probablement l’impunité de ces premiers massacres qui a convaincu le président par intérim que l’invasion de Soueida ne susciterait que peu de réactions. Mais ces événements ont profondément choqué l’ensemble de la communauté druze, qui ne voulait plus voir débarquer dans la province ceux qui ont du sang sur les mains.

Dès leur arrivée, les troupes du régime se sont attaquées aux barbes et moustaches des hommes – un geste d’humiliation extrême – avant de les massacrer. Le piétinement du portrait de Sultan Basha al-Atrash dès l’entrée des troupes à Soueida est un symbole fort. Al-Atrash, héros de la révolte syrienne contre le mandat français, incarne l’appartenance des druzes à la nation syrienne. En piétinant ce symbole, le nouveau pouvoir marque une rupture avec la Syrie post-indépendance. Il veut reconstruire une nouvelle identité syrienne à son image : exclusive, homogène et autoritaire.

Le déni du pouvoir et de ses partisans dans le massacre qui a eu lieu est total. Ils rejettent la responsabilité sur le cheikh al-Hijri et sur les exactions commises par certaines milices druzes contre les Bédouins de la région, oubliant qu’il ne peut y avoir de symétrie entre les crimes de miliciens et ceux, commis sur des critères religieux, par une armée régulière censée protéger tous les citoyens.

Al-Hijri, chef religieux druze controversé pour ses liens avec les druzes israéliens, est devenu le prétexte d’un discours haineux généralisé contre toute une communauté. Du premier cercle du pouvoir aux influenceurs sur les réseaux sociaux, il est désigné comme un agent du sionisme, ce qui, pour ses accusateurs, justifie les massacres qui ont suivi. La rupture est désormais totale.

Comment panser les plaies ?

Les blessures béantes infligées à la société syrienne par cet acte d’invasion m’accablent de douleur. Nous étions des millions à porter l’espoir en ce président de transition, dans l’euphorie qui a suivi la chute d’Assad. L’espoir s’était emparé de tous les Syriens, et j’ai moi-même rapidement appelé à la levée des sanctions économiques contre le pays auprès du Parlement européen. Nous souhaitons nous ouvrir à ce nouveau pouvoir pour soigner les plaies du pays et reconstruire ce qu’Assad avait détruit.

Le président par intérim a choisi d’alimenter les instincts les plus primaires de la société, encourageant une guerre communautaire menée par des tribus arabes contre les druzes. Jeudi 24 juillet, alors que la province de Soueida continuait d’agoniser, Chareh inaugurait des projets aussi fantaisistes qu’irréalistes – comme une cité média dont le coût est estimé à 1,5 milliard de dollars et un parc d’attractions à 400 millions de dollars – avec une délégation saoudienne, dans l’unique but de faire croire à une population affamée que l’avenir est radieux. Comment ceux qui ont connu les sièges d’Assad à Homs, Alep ou Deraa peuvent-ils utiliser aujourd’hui les mêmes méthodes contre d’autres Syriens ?

Comment ce gouvernement pourrait-il soigner un pays meurtri par quatorze années de guerre, qu’Assad avait rendue confessionnelle, s’il en adopte les mêmes mécanismes de division et de haine ? Entre 1 000 et 2 000 Syriens de toutes confessions sont morts ces derniers jours. C’est un drame national, tout comme l’ont été les massacres de la côte en mars. Ne pas agir en conséquence, c’est précipiter le pays dans un nouveau cycle de violences.

Il faudrait un miracle pour que l’espoir renaisse en Syrie. Un miracle où le président actuel renoncerait au pouvoir absolu, et à la mainmise de son clan sur les institutions sécuritaires, judiciaires et économiques. Un miracle pour établir un nouveau pacte social fondé sur l’égalité en droits de tous les Syriens, quelle que soient leur religion ou leurs croyances. Un miracle qui permettrait de reconstruire une identité syrienne inclusive, fondée sur l’adhésion de tous. Un miracle où le pouvoir comprendrait que la décentralisation du pays n’est pas une trahison, mais un moyen de sauver la Syrie.

Mais un tel miracle est-il possible ? Celui qui envoie ses troupes extrémistes « libérer » une province de ses habitants en est-il capable ? La réponse est dans la question.

Opposant et essayiste syrien. Dernier ouvrage : « Syrie, la révolution impossible » (Aldeïa, 2023).

Ce dimanche 20 juillet au matin, après avoir passé plusieurs heures allongé sans trouver le sommeil, comme tous ces derniers jours, j’apprends la mort de mon grand-oncle, Hayel Kontar.Hayel avait 82 ans. Il avait passé sa vie à Soueida, où il travaillait pour le Croissant-Rouge. C’était un homme éduqué, cultivé, respecté de tous pour sa bienveillance et son humanisme. Il a été tué par les islamistes du nouveau pouvoir syrien, uniquement parce qu’il était druze. Je ne compte plus les morts dans ma famille. Nous avons dépassé la quinzaine, et il est encore impossible d’établir un bilan définitif du nombre de victimes de cette invasion barbare lancée contre la province druze.La province de Soueida est dévastée. Toutes les localités, une trentaine, traversées par l’armée et les milices affiliées à Damas...
commentaires (3)

Un tableau d’une réelle cruauté et qui malheureusement ne fait que croître les craintes à venir . On devine la déception des espoirs trahis par la révolte . Mais est ce n’est pas une nativité de croire que l’état d’Israël et les puissances occidentales et régionales voulaient réellement la liberté et un meilleur avenir pour le peuple syrien ? Pauvre peuple syrien et pauvre à ceux qui ont cru aux promesses de ses ennemis reconvertis en amis ou plutôt en faux amis .voilà où l’on arrive quand on perd la boussole ? Il faut inventer l’espoir et résister aux illusions qu’Israël veut votre bien !

Chantou 52

09 h 16, le 10 août 2025

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Commentaires (3)

  • Un tableau d’une réelle cruauté et qui malheureusement ne fait que croître les craintes à venir . On devine la déception des espoirs trahis par la révolte . Mais est ce n’est pas une nativité de croire que l’état d’Israël et les puissances occidentales et régionales voulaient réellement la liberté et un meilleur avenir pour le peuple syrien ? Pauvre peuple syrien et pauvre à ceux qui ont cru aux promesses de ses ennemis reconvertis en amis ou plutôt en faux amis .voilà où l’on arrive quand on perd la boussole ? Il faut inventer l’espoir et résister aux illusions qu’Israël veut votre bien !

    Chantou 52

    09 h 16, le 10 août 2025

  • Bienvenue dans la nouvelle Syrie encouragée par l'occident et pas meilleure que la précédente.

    Politiquement incorrect(e)

    12 h 17, le 30 juillet 2025

  • je dis assez deblaterer sur ce qui se passe en syrie, surtout par des libanais , surtout qu'il faut concevoir que ce nouveau chef syrien a besoin d'enormement plus de temps pour asseoir un pouvoir stable et digne apres un heritage d'un pouvoir assassin et vieux de 60 ans au moins.

    L’acidulé

    10 h 55, le 26 juillet 2025

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