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Nos lecteurs ont la parole

Avocats au Liban : chronique d’une profession en détresse

Autrefois symbole de l’élite intellectuelle et de la rigueur du droit, la robe noire est aujourd’hui le témoin d’une profession en crise. Prêter serment au barreau était, dans le passé, le couronnement d’un long parcours semé d’obstacles. Aujourd’hui, cependant, la profession d’avocat vacille, mise à mal par une crise systémique qui menace son essence même.

Depuis plusieurs années, le barreau subit une série de chocs déstabilisants : grèves des magistrats, tribunaux fermés, crise économique, pandémie et la tragédie de l’explosion au port de

Beyrouth… Un enchaînement implacable qui a fragilisé les fondations de notre justice. Mais au-delà de ces bouleversements, c’est un mal plus profond qui gangrène la profession : un engorgement devenu insupportable.

Avec plus de 16 000 avocats inscrits aux barreaux de Beyrouth et du Nord, pour une population de moins de cinq millions d’habitants, la profession s’est transformée en un vaste champ de bataille où chaque avocat lutte pour sa survie. À titre de comparaison, il est pertinent de noter que le nombre de nos avocats dépasse celui des avocats inscrits dans les dix plus grandes villes françaises après Paris : Lyon (3 317), Hauts-de-Seine (2 280), Marseille (2 183), Bordeaux (1 650), Toulouse (1 580), Lille (1 300), Strasbourg (1 200), Montpellier (1 183), Nice (1 125), Limoges (188). Pourtant, la France bénéficie d’un PIB de 3 052 milliards de dollars, soit 42 388 000 dollars par avocat en moyenne. En comparaison, le PIB libanais ne dépasse même plus 18 milliards de dollars, soit 170 fois moins. Divisé par les 16 000 avocats, cela revient à un revenu national brut par avocat inférieur de 37 fois à celui de la France, plongeant ainsi l’avocat libanais parmi les plus précarisés de la région.

Autrefois une profession élitiste, le barreau est désormais devenu un refuge pour ceux rejetés par d’autres horizons. Les facultés de droit du pays forment chaque année près de 10 000 diplômés, mais une infime minorité d’entre eux trouve réellement une issue. L’échec aux concours de la magistrature, de l’armée, du notariat ou de la fonction publique propulse ainsi des milliers de jeunes vers le barreau, non pas par vocation, mais par nécessité.

Ajoutons à cela les magistrats à la retraite, les officiers supérieurs et les hauts fonctionnaires qui, en quête d’une seconde carrière, viennent alourdir les rangs déjà saturés de la profession. Chaque année, plus de 1 000 avocats stagiaires entrent dans un marché saturé, sans perspectives réelles, hormis un espoir fragile, rapidement étouffé par la réalité.

Que faire pour éviter l’effondrement d’une profession autrefois prestigieuse ? Trois axes principaux s’imposent.

1) Restaurer l’exigence : il est impératif d’instaurer un numerus clausus pour réguler l’entrée au barreau, à l’instar de la médecine. L’ordre des avocats doit imposer des quotas stricts, en fonction des besoins réels du marché.

2) Créer une formation spécialisée : au-delà des facultés de droit traditionnelles, un parcours distinct devrait être envisagé pour les futurs avocats. Une école dédiée, qui enseignerait dès les premières années l’art du plaidoyer et les rouages du métier, pourrait voir le jour au sein de l’Université Saint-Joseph, de l’Université libanaise ou d’établissements privés.

3) Réformer la législation : l’accès au barreau ne peut plus se limiter à la seule accumulation de diplômes. L’article 6 de la loi de 1970, amendé en 1978, doit être révisé afin de redonner au barreau son statut d’élite, et non de dernier recours.

Si rien n’est fait, la profession risque de se vider de son sens, asphyxiée par son propre excédent. Un métier qui ne nourrit plus ses disciples est un métier condamné.

L’ordre des avocats doit prendre conscience de l’urgence de la situation et agir avant qu’il ne soit trop tard. Car même dans la tempête, la justice ne saurait se passer de ceux qui la défendent.

Il est encore temps de sauver la robe noire, de la préserver de la banalisation et du désespoir.


Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Autrefois symbole de l’élite intellectuelle et de la rigueur du droit, la robe noire est aujourd’hui le témoin d’une profession en crise. Prêter serment au barreau était, dans le passé, le couronnement d’un long parcours semé d’obstacles. Aujourd’hui, cependant, la profession d’avocat vacille, mise à mal par une crise systémique qui menace son essence même. Depuis plusieurs années, le barreau subit une série de chocs déstabilisants : grèves des magistrats, tribunaux fermés, crise économique, pandémie et la tragédie de l’explosion au port de Beyrouth… Un enchaînement implacable qui a fragilisé les fondations de notre justice. Mais au-delà de ces bouleversements, c’est un mal plus profond qui gangrène la profession : un engorgement devenu insupportable. Avec plus de 16 000 avocats...
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