« Nôt » de la chorégraphe Marlène Monteiro Freitas dans la cour du Palais des Papes à Avignon. © Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon
« Alors même que le Festival d’Avignon commence, le gouvernement d’extrême droite d’Israël poursuit ses attaques contre Gaza, perpétrant des crimes de guerre, bloquant l’aide humanitaire, violant systématiquement les droits humains et le droit international, causant la mort de dizaines de milliers de civils palestiniens, parmi lesquels des milliers d’enfants. Des enfants. Des enfants. Des enfants », scande le directeur du Festival d’Avignon Tiago Rodrigues.
Une tribune signée par une centaine d’artistes du festival et publiée dans l’hebdomadaire Télérama a fait suite à cette lettre : « Nous, femmes et hommes du spectacle, déclarons notre solidarité avec le peuple palestinien. »
D’autant que la langue arabe est au cœur de cette édition. « Une langue, selon Tiago Rodrigues, trop souvent instrumentalisée par ceux qui préfèrent la haine et la violence ».
« When I Saw the Sea » du Libanais Ali Chahrour. © Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon
Avignon : un théâtre engagé
Et voilà le théâtre dont Avignon est l’impressionnante vitrine avec ses 1 800 spectacles dans le Off et sa quarantaine dans le In qui vibre de nouveau au rythme du monde. Ali Chahrour, le chorégraphe libanais, a ouvert le festival dans la salle de la Fabrica avec sa création When I Saw the Sea dont la première a eu lieu à Beyrouth au mois de mai. Sur scène des employées de maison éthiopiennes incarnent le dramatique destin des travailleuses à domicile d’Afrique et d’Asie au Liban soumises au régime de la kafala, c’est-à-dire un esclavage moderne.
Dans la cour d’honneur du Palais des Papes c’est avec Nôt que s’est ouvert officiellement le festival. Nôt veut dire nuit en créole cap-verdien et le spectacle est une adaptation des Mille et une nuits, ce chef-d’œuvre de la littérature arabe, féministe avant l’heure et dont s’empare Marlène Monteiro Freitas, l’artiste cap-verdienne et complice de cette édition.
« Nôt » de la chorégraphe Marlène Monteiro Freitas dans la cour du Palais des Papes à Avignon. © Christophe Raynaud de Lage/Festival d'Avignon
Un spectacle explosif qui divise
La chorégraphe a fait sienne l’histoire de Shéhérazade, une adaptation radicale qui n’a pas fait l’unanimité le jour de la première. En effet, certains spectateurs ont quitté la cour et à la fin le public était divisé entre ceux qui ont hué et ceux qui se sont levés pour applaudir et lancer des bravos. Et pour cause, une fois de plus Marlène Monteiro Freitas crée un spectacle radical qui partage. Avec Nôt, elle tire son inspiration principalement du prologue des Mille et une nuits : parce que le sultan a été trompé, il jure de faire exécuter tous les matins la femme qu’il aura épousé la veille. Shéhérazade se porte volontaire pour l’épouser et lui raconte chaque nuit un conte dont elle interrompt la fin ajournant ainsi son exécution.
L’artiste fait-elle fi de l’œuvre dans son ensemble ? C’est ce que lui reproche les puristes dont Hanane Hajj Ali, la metteure en scène et comédienne de théâtre, rencontrée le lendemain de la première et très en colère, disant qu’elle ne retrouvait absolument pas les Mille et une nuits dans le spectacle.
Shéhérazade ou l’infini pouvoir de création
Sauf que Marlène Monteiro Freitas ne prétend pas créer un spectacle exhaustif et fidèle à la trame du chef-d’œuvre de la littérature arabe. Le récit l’a inspirée. Elle y voit d’abord un rapport à l’infini en ces histoires qui ne se terminent jamais et où un conte en génère un autre. C’est donc le pouvoir de création et de vie qui sont au cœur de l’œuvre et qui se confrontent à la mort et à la tuerie.
Une œuvre violente donc où la mort est au centre du récit mais aussi un exercice de survie pour l’artiste qui nous convie à un rituel. Sur scène où s’étalent des grillages métalliques comme autant de prisons, la danse épouse la mascarade et le théâtre le carnaval. Et dans la cour du Palais des Papes se déchaînent la musique et les sons du chant lyrique jusqu’au nay, la flûte arabe, en passant par les tambours. Quant au geste il est répétitif, robotique. Armés d’un chiffon blanc, un accessoire qui traverse toute la pièce, les interprètes nettoient jusqu’à l’orgie plongeant dans l’eau savonneuse qui les éclabousse. Ils ont un masque inexpressif et blanc sur le visage comme sorti d’une pièce de théâtre Nô. « On nettoie la peur, l’obscurité, pour retrouver la lumière et pour de nouveau se replonger dans l’obscurité », confie Marlène Monteiro Freitas. Le sang apparaît sur les tabliers blancs. Les lits disséminés sur le plateau découvrent des draps maculés de sang aussi. Dans une scène finale explosive : pouvez-vous me donner de l’eau, hurle enfin un interprète dans un ultime élan de survie. La façade du Palais des Papes semble prendre feu. La musique est au sommet. Le rituel devient transe.
La terre se réchauffe, les guerres n’en finissent plus et Marlène Monteiro Freitas avec Nôt signe une pièce de l’urgence.



