L’Université la Sagesse, réputée pour sa faculté de droit, semble bien calme, ce samedi 6 juillet de l’année dernière. Calme ? Pas tellement. Dans son amphithéâtre, une macédoine humaine de plusieurs régions libanaises grouille, composée de personnalités importantes, de journalistes-reporters et de simples croyants. Tous sont rassemblés à l’occasion du 101e anniversaire d’un homme. Un activiste ? Un politicien ? Non, c’est l’évêque Georges Khodr, de l’Église orthodoxe d’Antioche qui changea à jamais son visage et sa dynamique. Qui est cet homme, une des plus grandes figures religieuses du Moyen-Orient contemporain ?
Né en 1923 à Tripoli, il grandit dans le vieux quartier chrétien de la ville Hayet el-Nasara où il fit son éducation primaire au collège des Frères. Il continua son éducation secondaire dans le même collège mais cette fois-ci à Gemmayzé. Le bac en poche, il fera des études de droit à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth et obtient le diplôme en 1944, pour devenir avocat à la cour d’appel en 1947, de théologie au sein de l’Institut Saint-Serge à Paris en 1952 ainsi que l’islamologie en autodidacte et par lecture des orientalistes. Il participera aux manifestations contre le mandat français en 1943 et sera témoin de la brutalité de la police mandataire.
Il s’est surtout distingué pour son activité ecclésiale : ordonné prêtre en 1954, il devient pasteur, puis métropolite du diocèse de Byblos et de Batroun au Mont-Liban de 1970 à 2018. Participant à plusieurs événements œcuméniques, il a contribué à la restauration de sites religieux et au retour des déplacés. Sa préoccupation de raviver l’Église à travers les jeunes va loin : c’est en 1942 qu’il fonde, avec d’autres étudiants, le Mouvement de la jeunesse orthodoxe (MJO) dont il sera plusieurs fois secrétaire général.
L’évêque s’accrochait à la volonté de renaissance. Élève, il était scandalisé par l’ignorance des moines qui y enseignaient à propos de son Église. À cela s’ajoute le manque de passion chez les enseignants ainsi qu’un certain mépris. Il étudie donc la langue et la littérature françaises sans que cela affecte son amour pour l’arabe. Porteur de trois doctorats honoris causa, il enseigna la civilisation arabe à l’Université libanaise et la théologie pastorale et islamique à l’Institut de théologie Saint-Jean-Damascène à l’Université de Balamand, sans oublier la présidence de l’ALBA. Il était aussi rédacteur en chef de la revue al-Nour, auteur de plusieurs articles au sein d’an-Nahar, auteur d’ouvrages et multilingue (arabe, français, anglais, russe, grec et allemand).
Georges Khodr se démarque dans le paysage grec-orthodoxe de par son caractère hors du commun : en plus de participer à plusieurs commissions, conciles et comités théologiques et œcuméniques au sein de l’Église d’Antioche, il se dévoue aux causes sociales, à la lutte contre l’extrémisme et l’intégrisme ainsi que la promotion du dialogue islamo-chrétien, né de son amitié avec ses camarades musulmans de l’école et de sa fascination pour l’islam. Son travail lui vaudra le grand cordon et la médaille de l’ordre du Cèdre au Liban.
Georges Khodr fait partie d’une génération soucieuse du savoir. De plus, il était proche de la modernité, étant né dans une riche famille d’orfèvres. Ses études et son expérience à Paris, capitale mondiale de la culture et de l’art, combinées avec son envie de savoir lui permettent l’approche de la modernité à la lumière du Christ.
Ses travaux continuent d’inspirer encore les jeunes pour l’activité ecclésiale au sein du MJO. Il a voulu que le mouvement découle de l’Église et de ses valeurs et en même temps mener une sorte de révolution interne. Il insiste surtout sur le MJO en tant que référence juridique et ecclésiale au sein de l’Église orthodoxe d’Antioche. Tous les membres ont adhéré à la cause de l’Église dans les affaires publiques, la vie moniale, ecclésiale en tant que patriarches, évêques, clergé et diacres. En continuant dans cette voie, le MJO préserve les enseignements de son fondateur, l’évêque George Khodr, qui est en fin de compte un disciple du Christ.
La vision de l’évêque Khodr était pour une Église qui adopte les problèmes de la société et en fournit les solutions. Il n’adopte pas le discours isolationniste : il ne se contente pas de parler uniquement avec les membres de l’Église orthodoxe, mais aussi avec ses compatriotes musulmans libanais et le Moyen-Orient. Il insiste par ailleurs à la présence du chrétien arabe, existant bien avant l’islam et continuant à coexister avec les musulmans. Son discours est à la fois d’intérêt public et représentant les valeurs chrétiennes. Georges Khodr et l’Église veulent aussi être une « voix des voix », défendant à la fois ses coreligionnaires et ses compatriotes ainsi que le mariage civil optionnel aux côtés des druzes. Il ne cherche pas à monopoliser la scène libanaise, mais à être « semblable à un levain » de changement sur le Liban et l’Orient. Plus loin encore, les luttes de l’évêque concernent la vie humaine en Palestine, les chrétiens en Orient et son éloignement des clichés des croisades, la coexistence, notamment avec les musulmans. Cela intervient dans un Moyen-Orient fracturé par les tensions religieuses entre chrétiens et musulmans.
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