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Politique - Repère

Vote des expatriés libanais : les enjeux d'un débat qui divise

Depuis quand les Libanais résidant à l’étranger peuvent-ils voter ? Comment ? Et pourquoi certains partis veulent-ils cantonner leur vote à six députés au lieu des 128 du Parlement ?

Vote des expatriés libanais : les enjeux d'un débat qui divise

Collage par Jaimee Lee Haddad

Vous êtes Libanais. Vous vivez à l’étranger. Vous voulez voter. Et, en 2022, pour une fois, votre vote a réellement pesé dans la balance. 

Aujourd’hui, certains responsables politiques semblent vouloir s’assurer qu’il ne comptera plus. Depuis juin, le président du Parlement, Nabih Berry, bloque notamment une proposition d’amendement à la loi électorale visant à permettre aux expatriés de voter pour l’ensemble des 128 députés du Parlement, comme ce fut le cas en 2018 et 2022. Il souhaite plutôt appliquer à la lettre la disposition de la loi originale qui réserve aux Libanais de la diaspora six sièges supplémentaires. 

Que dit réellement la loi ? Pourquoi cette question ressurgit-elle maintenant ? Et comment les Libanais de l’étranger ont-ils pu voter jusque-là ?

Alors que le délai pour les inscriptions sur les listes d'électeurs à l'étranger prend fin jeudi prochain, nous vous fournissons quelques éléments de réponse à ces questions.

1. Depuis quand les Libanais de l’étranger votent-ils, et en vertu de quelle loi ?

Le droit de vote des Libanais résidant à l’étranger a été introduit pour la première fois par la loi électorale de 2017. Avant cela, les expatriés devaient se rendre au Liban pour pouvoir glisser leur bulletin dans l’urne. 

La loi de 2017 a permis aux Libanais de l’étranger de voter depuis leur pays de résidence, dans leurs ambassades et consulats. 

La loi prévoyait également la création de six sièges parlementaires réservés spécifiquement aux électeurs de la diaspora, soit un pour chacune des principales communautés religieuses du pays (un maronite, un grec-orthodoxe, un grec-catholique, un sunnite, un chiite et un druze). Les expatriés ne voteraient donc plus pour les 128 députés sur la base de leur circonscription d’origine, mais uniquement pour ces six sièges. 

Ces sièges devaient être pourvus par des électeurs vivant à l’étranger, répartis dans de nouvelles « circonscriptions » électorales couvrant différents continents, comme l’Europe, les Amériques, l’Afrique ou encore l’Australie. Mais la loi reste floue sur ce point, dont elle ne précise pas concrètement le mécanisme d’application. 

Problème : aucune de ces circonscriptions n’a jamais vu le jour. 

Ce qui nous amène à la question suivante.

2. Alors, comment le vote des expatriés s’est-il déroulé en 2018 et plus récemment en 2022, et pourquoi vouloir changer la loi aujourd’hui ?

En 2018 comme en 2022, les Libanais de l’étranger ont voté pour les 128 députés du Parlement, exactement comme les électeurs résidant au Liban. Le système des six sièges réservés n’avait pas encore été mis en œuvre, faute de circonscriptions dédiées. 

Les électeurs de la diaspora ont donc pu voter dans leur circonscription d’origine, selon leur inscription dans le registre civil libanais. Leurs voix ont ainsi été intégrées au scrutin national pour les 128 sièges, et non à un bloc distinct réservé aux expatriés. 

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Pour voter, ils devaient :

- S’enregistrer au préalable auprès des ambassades ou consulats, pendant une période définie par le ministère de l’Intérieur ;

- Se rendre le jour du scrutin dans un bureau de vote à l’étranger (souvent situé dans une ambassade, un consulat ou un lieu mis à disposition par le pays hôte) ;

- Et leurs bulletins étaient ensuite comptabilisés dans leur circonscription d’origine au Liban (comme Zahlé, Tripoli, Baabda...).

Ainsi, une personne inscrite à Aley mais vivant à Paris a voté, par exemple, au consulat libanais de la capitale française, et son bulletin a été comptabilisé dans la caza de Aley, au même titre que ceux déposés au Liban. 

Mais à l’approche des prochaines élections prévues en mai 2026, une importante dynamique – portée principalement par le Hezbollah, le mouvement Amal et le Courant patriotique libre (CPL) – s'est mise en place pour activer enfin le système des six sièges et y cantonner les électeurs de la diaspora. 

Face à cela, 68 députés, soit un peu plus que la majorité du Parlement, issus des Forces libanaises, des Kataëb, du Parti socialiste progressiste (PSP), du bloc du Changement, d’indépendants et d’autres formations politiques, tentent d’amender la loi pour pérenniser le système actuel, fondé sur les circonscriptions d’origine. Leur proposition, déposée le 9 mai, prévoit de supprimer purement et simplement la clause des six sièges. 

Sauf que Nabih Berry a refusé d’inscrire le texte à l’ordre du jour de toutes les séances législatives depuis fin juin. Face à cette réticence, le travail législatif est boycotté par les partis en faveur de l'amendement de la loi électorale. À trois reprises, fin septembre et fin octobre, des séances parlementaires été torpillées pour protester contre le refus de M. Berry d'inscrire la loi à l'ordre du jour, bien qu'elle soit revêtue du caractère de double urgence. Dans la foulée, le gouvernement a également approuvé un projet de loi d'amendement, préparé par le ministère des Affaires étrangères, et qui suspendrait l'article 112 de la loi électorale. Sans séance parlementaire encore fixée par le président de la Chambre, le sort de ce projet n'est pas encore tranché.

Le débat s'envenime depuis des mois et fait craindre aux uns et aux autres un report des législatives, voire l'annulation du vote pour les Libanais de l'étranger.

Malgré tout, et alors que les modalités du scrutin restent floues, le ministère des Affaires étrangères a ouvert les inscriptions pour les électeurs de l'étranger. Un processus qui se termine le 20 novembre, soit dans moins d'une semaine. Et aux Libanais hésitants, le chef de la diplomatie Joe Raggi a affirmé le 14 novembre que les Libanais inscrits dans leur pays de résidence ne perdront pas leur droit de vote dans leur localité d'origine, au Liban, si le scrutin est annulé à l'étranger. 

3. Pourquoi certains partis cherchent-ils à limiter le vote de la diaspora à six sièges ?

Principalement parce que le vote de la diaspora ne leur a pas été favorable, et que le corps électoral à l’étranger connaît une croissance rapide. 

En 2022, près de 130 000 Libanais résidant à l’étranger ont voté, soit presque trois fois plus qu’en 2018. Ces votes ont permis d’élire au moins sept députés, dont beaucoup d’indépendants, de candidats anti-establishment et d’opposants au Hezbollah. Certains partis traditionnels ont enregistré des baisses importantes de leur soutien :

- La part du vote expatrié pour le tandem chiite Amal-Hezbollah est passée de 20 % en 2018 à 13 % en 2022 ; 

- Celle du CPL a chuté de 16 % à 7 %. 

Mais il ne s’agit pas seulement de chiffres. C’est aussi une question de profils et de comportements électoraux. 

Nombre de Libanais de l’étranger ne sont pas des migrants installés de longue date, coupés des réalités politiques locales ; ce sont des jeunes qui ont quitté le pays ces dernières années poussés par l’effondrement économique de 2019, l’explosion au port de Beyrouth en 2020 ainsi que par les crises, l’insécurité et les guerres successives. 

Les résultats des deux dernières élections montrent que ces électeurs soutiennent de façon constante des candidats d’opposition, réformistes et indépendants, bien plus que les électeurs résidant au Liban. Dans plusieurs circonscriptions, ils ont fait basculer des scrutins serrés et contribué à rebattre les cartes du pouvoir. 

Aujourd’hui, alors que l’on s’attend à un nombre encore plus important d’électeurs de la diaspora en 2026 (entre 200 000 et 300 000 potentiellement), l’ancienne garde politique est inquiète. Restreindre le vote des expatriés à six sièges réduirait drastiquement leur influence et couperait l’un des segments les plus indépendants et mobilisés de l’électorat. 

À ce jour, la proposition d’amendement visant à préserver le droit de vote intégral de la diaspora est bloquée en sous-commission parlementaire. 

Vous êtes Libanais. Vous vivez à l’étranger. Vous voulez voter. Et, en 2022, pour une fois, votre vote a réellement pesé dans la balance. Aujourd’hui, certains responsables politiques semblent vouloir s’assurer qu’il ne comptera plus. Depuis juin, le président du Parlement, Nabih Berry, bloque notamment une proposition d’amendement à la loi électorale visant à permettre aux expatriés de voter pour l’ensemble des 128 députés du Parlement, comme ce fut le cas en 2018 et 2022. Il souhaite plutôt appliquer à la lettre la disposition de la loi originale qui réserve aux Libanais de la diaspora six sièges supplémentaires. Que dit réellement la loi ? Pourquoi cette question ressurgit-elle maintenant ? Et comment les Libanais de l’étranger ont-ils pu voter jusque-là ?Alors que le délai pour les inscriptions...
commentaires (2)

Je ne saurais être d'accord avec cet article : Par expérience personnelle, au cours de ma carrière dans plusieurs pays d'immigration, je peux affirmer qu'en général , moins de 20% des libanais chrétiens présents outre-mer sont intéréssés par leur droit de vote dans les ambassades et consulats, mais que plus de 80% des libanais musulmans, et surtout chiites, le sont et ne manquent jamais à leur devoir d1élire leurs représentants . Ce n'est pas un paradoxe, c'est une question d'assimilation dans le pays d'accueil

Chucri Abboud

11 h 15, le 15 novembre 2025

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Commentaires (2)

  • Je ne saurais être d'accord avec cet article : Par expérience personnelle, au cours de ma carrière dans plusieurs pays d'immigration, je peux affirmer qu'en général , moins de 20% des libanais chrétiens présents outre-mer sont intéréssés par leur droit de vote dans les ambassades et consulats, mais que plus de 80% des libanais musulmans, et surtout chiites, le sont et ne manquent jamais à leur devoir d1élire leurs représentants . Ce n'est pas un paradoxe, c'est une question d'assimilation dans le pays d'accueil

    Chucri Abboud

    11 h 15, le 15 novembre 2025

  • La majorité des libanais vivant a l’étranger ont quitté leur pays a cause de leur classement dans une case religieuse qu’ils n’ont pas choisi ( que ce soit pour voter ou pour travailler) …. Alors quelque soit la loi électorale et tant qu’elle est basée anti-constitutionnellement sur le confessionalisme, elle ne les concerne pas …. Que chaque libanais vote là où il réside ( et non où son arrière grand père aurait vécu) et alors il est normal qu’il y est des députés représentant la diaspora … toute autre réforme n’est que pure foutaise !

    Mokhbat Georges

    14 h 07, le 03 juillet 2025

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