Des gens pleurent les corps enveloppés de leurs proches tués lors d'une frappe israélienne, à l'hôpital Al-Shifa de la ville de Gaza, le 26 mai 2025. Omar al-Qattaa / AFP

Chère lectrice, cher lecteur,
Un jour d’octobre 2023, j’ai ouvert les yeux pour me retrouver piégée dans une guerre insensée entre deux parties que je ne soutiens pas. Et pour une faute que je n’ai jamais commise, ma vie a soudainement basculé.
Dix-neuf mois m’ont arraché tout ce que j’aimais—moi-même, mon corps, mon travail, ma famille, mes amis, ma vie. Et je ne sais toujours pas si un jour je pourrai retrouver une existence normale, aussi normale qu’elle ait pu l’être.
Dix-neuf mois se sont écoulés, tandis que moi et deux millions d'autres vivons au rythme des sirènes, dans le fracas incessant des explosions, les chemins éprouvants de l’exil, une famine sévère et une privation des besoins les plus essentiels—ceux qui font la vie.
Dix-neuf mois, et nous souffrons, nous avons mal, nous pleurons, nous nous plaignons, et personne ne bouge. Personne ne pense à moi ni à mon peuple.
Alors, j’ai décidé d’écrire. Car je crois que c’est le seul moyen qui me reste pour affirmer mon existence, défendre mon humanité, faire entendre ma voix et graver mes mots dans la mémoire.
Noor Alyacoubi


Personne ne devrait être condamné à mort pour là où il est né

« Je vis dans un monde où, lorsqu’un chien est brutalisé, les gens descendent dans la rue gonflés d’indignation. À Gaza, face aux enfants bombardés dans leur lit, face aux nourrissons extraits des décombres avec des membres arrachés et les yeux ouverts, pas de voie de sortie. Pas de bras grands ouverts. Pas d’urgence internationale. Rien que le silence. La même question tourne en boucle dans ma tête : 'Sommes-nous vraiment humains ? Comme vous ?' »

Aujourd'hui, le pain est une négociation quotidienne entre dignité et besoin

« Au début de la trêve entrée en vigueur le 19 janvier, nous pouvions enfin respirer, dormir sans crainte, nous déplacer sans peur et manger des repas complets. Comme si les mots pouvaient créer une réalité, je me répétais qu’il était impossible de mourir de faim à nouveau. Mais Gaza vous apprend que rien n'est jamais certain, à part le deuil. La guerre a fait de la nourriture un champ de bataille, de la faim un rituel quotidien. »

Ici, même rester immobile est un risque

« Depuis près de deux mois, je réfléchis à l’achat d’un nouveau tapis. La peur est une des raisons expliquant ce délai. Mes parents sont terrifiés à l’idée qu’il puisse m’arriver quelque chose alors que nous sommes séparés. Ils essaient de se rassurer en me suppliant de rester chez moi. De n’aller nulle part. Mais à Gaza, même rester immobile est un risque. Alors je suis allée au marché al-Rimal. Et après avoir nettoyé le sol, j’ai installé le tapis dans notre maison partiellement détruite. »

Le froid est insupportable, mais j'ai honte d’en parler. D’autres n'ont aucun abri

« Je suis gelée. Ma maison a été gravement endommagée lorsque l’immeuble de quatre étages de nos voisins a été bombardé. Toutes les fenêtres sont brisées et les trous dans les murs laissent passer le vent mordant. Le froid est insupportable, mes doigts s'engourdissent mais j’ai honte d’en parler. D’autres n’ont aucun abri. Comment vivent-ils ? Comment se sentent-ils ? Comment leurs enfants dorment-ils dans ce froid ? »

La maison est vide maintenant, tout comme moi

« 'Maman, maman ! Il y a un petit garçon étrange dans la chambre. Viens le voir !' La mère d’Ahmad se précipite à l’intérieur et découvre que son fils ne se reconnaît pas dans le miroir. Ce fut un moment à la fois drôle et déchirant. « C’est ce que la vie sous les tentes nous a fait », soupire-t-elle. Lorsque la guerre a commencé, Ahmad n’avait qu’un an et demi. Aujourd’hui il en a presque trois. 'Lorsqu’il s’est assis pour la première fois sur un canapé, il a sauté la tête la première, pensant que le sol était du sable. Ces enfants auront besoin de temps pour guérir.' »

Les cicatrices se refermeront-elles un jour ?

« Depuis des semaines, les proches de mon mari ont le cœur brisé à l’idée que leur fils gît dans la rue, sans sépulture digne de ce nom. Muath a été tué il y a quelques semaines dans le camp au cours d’une intense attaque israélienne. La zone ayant été lourdement bombardée, personne n’a pu atteindre les blessés, qui se sont vidés de leur sang. Les morts ont été abandonnés dans les rues, dévorés par les chiens ou écrasés par les chars israéliens. Aujourd'hui, je ne sais plus ce qu'une vie « normale » veut dire. Les cicatrices dans nos cœurs et nos esprits se refermeront-elles un jour ? »

