Le chanteur suisse Nemo, non binaire, remporte l’Eurovision en 2024 avec son titre « The Code ». Photo tirée de son compte Instagram
À l’ombre d’une scène plongée dans la pénombre, une silhouette filiforme se glisse sous les faisceaux lumineux. Talons vertigineux et barbe sculptée, Conchita Wurst se sait attendue au tournant après plusieurs semaines de virulentes campagnes médiatiques à son égard. En ce soir du 10 mai 2014, la drag-queen autrichienne s’apprête sans le savoir à écrire un pan de l’histoire queer de l’Eurovision en remportant le concours de la chanson européenne.
Son titre, Rise Like a Phoenix, hymne à la renaissance et à l’acceptation de soi, revêt en cette nuit dorée une dimension puissante dans un contexte européen divisé sur les questions sociétales de cette dernière décennie. D’un côté, l’avancée des droits LGBTQ+ et les débats souvent houleux autour du mariage pour tous en Europe de l’Ouest, de l’autre, les lois homophobes votées à Moscou ravivant tout type de crispations identitaires. Dans ce contexte, comment l’Eurovision est-il devenu un fier étendard apolitique progressiste ?
Quand la scène devient un « safe space »
Les performances hautes en couleur ont toujours été la marque de fabrique de la compétition pailletée. Des costumes aux effets visuels, tout s’inscrit dans une esthétique bien recherchée, avec l’ambition de fidéliser un public en quête de légèreté.
« Expliquer l’intérêt de la communauté LGBTQ+ pour l’Eurovision c’est comme vouloir comprendre l’intérêt des hommes hétérosexuels pour le football, c’est de l’ordre du ressenti » fait remarquer Fabien Randanne, journaliste au quotidien 20 Minutes et auteur de Queerovision. Sans vouloir essentialiser la communauté, ce dernier voit dans la théâtralité et l’exubérance des prestations un moyen de conjurer un quotidien fait de discriminations, de répressions et de violences. Le camp devient donc là un refuge, un langage qui unit ceux qui ne se reconnaissent pas dans la norme dominante et ce « bon goût » hétéronormé.
Cette visibilité offerte aux artistes, essentiellement peu connus, s’esquisse progressivement dans les années 1990 avec le chanteur islandais Paul Oscar – premier candidat ouvertement gay – qui inaugure la longue série d’artistes queer qui fouleront après lui le parquet des arènes européennes. Dans les années 2000, parallèlement aux mœurs qui se libèrent, plusieurs artistes font leur coming-out. Les gestes politiques s’accumulent, en soutien explicite au mariage pour tous, sujet qui monopolise alors les ondes et les écrans. Dans sa dernière édition, le chanteur suisse Nemo, non binaire, remporte l’Eurovision en 2024 avec son titre The Code incarnant ainsi le cheminement complexe des personnes qui flottent entre masculin et féminin.
L’envers du décor…
Ce tournant ne va toutefois pas sans heurts. Ces performances, aussi pop qu’engagées, deviennent le tremplin d’une Europe en pleine redéfinition de ses normes culturelles et sociales. Chaque édition ravive des tensions entre les pays progressistes et ceux où les droits LGBTQ+ sont encore réprimés ou criminalisés. Depuis l’adoption de lois répressives en Russie, suivie du boycott du concours par la Turquie qui le juge inadapté au jeune public et le retrait de la Hongrie en 2020, la visibilité des artistes queer dans le concours révèle désormais une fracture idéologique, longtemps masquée par les kitschissimes artistes en tutu. Fabien Randanne souligne ainsi que « des ministres et députés en Russie, en Hongrie, ont parlé de “flottement” homosexuel à l’Eurovision. La figure de Conchita Wurst, drag-queen à barbe, a crispé énormément de mouvements d’extrême droite ». Certains pays se sont effectivement retirés du concours, officiellement pour des raisons financières, mais il est possible de lire entre les lignes un rejet assumé de la dimension arc-en-ciel de l’événement.
Par ailleurs, d’autres problèmes se posent, comme la pression des réseaux sociaux ou la surexposition médiatique des candidats, auxquels les organisateurs tentent de remédier en attribuant aux journalistes accrédités des créneaux bien définis, ou encore en limitant la médiatisation des répétitions, moments où les artistes se montrent plus vulnérables. « On voit de moins en moins de choses avant que la semaine du concours commence. Il y a aussi la volonté de protéger les artistes quand ils en sont à leur première répétition », confie Fabien Randanne. La 69e édition du concours, qui se tiendra du 13 au 20 mai à Bâle, s’annonce plus pop-litique encore…



Probablement les TOILETTES seront communes, il faut protéger tout le monde ......
09 h 46, le 16 mai 2025