Des Palestiniens transportent des marchandises le long de la route côtière al-Rachid, reliant la ville de Gaza au nord et Nusseirat dans la partie centrale du territoire palestinien, le 4 avril 2025. Eyad BABA / AFP
Dans la nuit noire, des véhicules de secours circulent avec leurs gyrophares allumés. Approchant d’une ambulance arrêtée sur le bord de la route, qu’ils soupçonnent être celle qui a disparu le matin de ce 23 mars alors qu’elle devait porter assistance après une frappe israélienne à Rafah, ils font alors l’objet de tirs ininterrompus pendant au moins 6 minutes, avant que la vidéo ne se coupe. Ces images, récupérées sur le téléphone portable de l’un des 15 secouristes et travailleurs humanitaires tués puis enterrés dans le sable dans ce que des représentants de l’ONU ont qualifié de « fosse commune », contredisent la version donnée plus tôt par l’État hébreu. L’armée israélienne avait indiqué jeudi enquêter sur « l’incident », tout en affirmant que ses soldats avaient tiré sur des « terroristes » et des « véhicules suspects » qui avançaient vers eux tous feux éteints.
Mais sur la vidéo de six minutes et 42 secondes, apparemment filmée depuis l’intérieur d’un véhicule en mouvement et diffusée samedi par le Croissant-Rouge palestinien, des ambulances et des camions citernes circulent clairement reconnaissables, phares et gyrophares allumés. Le Croissant-Rouge a indiqué avoir retrouvé la séquence sur le téléphone de Rifaat Radwan, l’un des secouristes tués. « Cette vidéo réfute catégoriquement les affirmations de l’occupant selon lesquelles (...) certains véhicules se seraient approchés de manière suspecte, sans gyrophares ni signes d’identification », a dit le Croissant-Rouge palestinien dans un communiqué samedi. « Ces images exposent la vérité », a-t-il indiqué.
Tirs nourris pendant plus de 6 minutes
Le 23 mars, huit membres du Croissant-Rouge palestinien, six membres de la Défense civile de Gaza et un membre de l’Unrwa, l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens, ont été tués par des tirs israéliens, leurs corps ayant été retrouvés quelques jours plus tard enterrés sous le sable près de Rafah. L’armée israélienne avait interdit plusieurs jours durant tout accès à la scène.
La vidéo diffusée samedi éclaire sur certains faits. On y voit tout d’abord les véhicules s’arrêter près d’un autre garé en bord de route, et deux hommes en sortir, l’un portant un uniforme d’ambulancier et l’autre un gilet de secouriste. On entend au même moment la voix de deux hommes parlant en arabe : l’un dit « un véhicule, un véhicule », « pourvu qu’ils n’aient rien ». L’autre répond « on dirait un accident ». Quelques secondes plus tard, des tirs nourris éclatent et l’écran devient noir. L’ambulancier en train de filmer récite alors plusieurs fois la profession de foi musulmane, la « shahada », traditionnellement prononcée par les croyants avant la mort, alors que le bruit des tirs nourris continue sans cesse.
Le quotidien américain New York Times a en outre recueilli le témoignage de deux Gazaouis corroborant cette version, alors qu’ils étaient selon eux détenus prisonniers par les forces israéliennes au moment de l’incident. Le premier, Munther Abed, 27 ans, était un volontaire du Croissant-Rouge palestinien présent dans l’ambulance qui a disparu à l’aube du 23 mars. Selon son témoignage, le véhicule a été pris pour cible alors qu’il approchait du lieu de la frappe israélienne où il avait été appelé à se rendre. Soumis à un barrage de feu, l’engin a cessé de fonctionner, des lumières jusqu’au moteur, tandis que ses deux collègues assis à l’avant du véhicule rendaient leur dernier souffle. Munther Abed a ensuite été fait prisonnier après avoir été déshabillé, battu et humilié par les soldats israéliens qui l’ont accusé d’être un « terroriste ».
Une « fosse commune »
L’autre captif, le docteur Saeed al-Bardawil, 55 ans, a pour sa part été arrêté avec son fils de 12 ans alors qu’ils se rendaient à la pêche, a-t-il affirmé au quotidien new-yorkais. Celui-ci déclare avoir vu les soldats israéliens prendre pour cible les véhicules de secours spécifiquement, après avoir épargné plusieurs voitures qui passaient sur la route. Il aurait en outre vu un bulldozer israélien enfouir dans le sable les corps des personnes tuées aux côtés des ambulances et des camions de la Défense civile. Une version également confirmée par le témoignage de Munther Abed, qui affirme qu’une vingtaine de chars israéliens et près de 100 soldats sont arrivés sur la scène au lever du soleil pour creuser quatre large trous dans le sol. Selon des images satellite obtenues par le New York Times de ce moment-là, trois bulldozers, une pelleteuse et des chars israéliens se trouvaient à proximité des quatre ambulances et du camion de la Défense civile, alors regroupés sur le bord de la route, à côté de l’endroit où ils ont été enterrés par la suite.
Jonathan Whittall, directeur du Bureau de coordination des affaires humanitaires de l’ONU (OCHA) dans les territoires palestiniens, a déclaré que les victimes étaient « en uniforme, portant encore des gants » lorsqu’ils ont été retrouvés. L’organisme a dénoncé une « fosse commune ». Un responsable militaire israélien a pour sa part déclaré que les corps avaient été « recouverts de sable et de draps de façon à éviter leur détérioration » en attendant qu’ils puissent être récupérés.
Une version partiellement « erronée »
Un responsable militaire a déclaré tard samedi soir à des journalistes que la version de l’armée avait été partiellement « erronée », notant qu’il y avait eu deux incidents le 23 mars. Le premier se serait produit à 4h du matin, lorsque des soldats ont tiré sur un véhicule transportant des membres du Hamas, tuant deux d’entre eux et en arrêtant un, a-t-il indiqué sous couvert d’anonymat. Lors du second incident, à « 6h du matin », les soldats « ont reçu un rapport de la couverture aérienne signalant un convoi se déplaçant dans l’obscurité de manière suspecte en leur direction », a-t-il déclaré. « Ils ont ouvert le feu à distance ». « Il n’y avait (...) aucun tir à courte distance (...) Les soldats (...) ont pensé qu’ils faisaient face à des terroristes », a-t-il déclaré.
Des organisations de défense des droits de l’homme comme Amnesty International ont laissé entendre que cela pourrait constituer un crime de guerre, alors que le personnel médical est protégé par le droit humanitaire international. Samedi soir, la porte-parole du Croissant-Rouge palestinien, Nebal Farsakh, a déclaré à des journalistes à Ramallah, en Cisjordanie occupée, que des soldats israéliens avaient « ouvert le feu de manière frénétique » sur les secouristes. Selon elle, le sort d’un secouriste reste inconnu. « Nous pensons qu’il a été arrêté », a-t-elle déclaré.
Selon le témoignage de Munther Abed dans le New York Times, Asaad al-Nasasra, membre du Croissant-Rouge, aurait été fait prisonnier vivant après l’attaque, mais aurait été ensuite emmené par les soldats israéliens, tandis que lui, le docteur Saeed al-Bardawil, et son fils étaient relâchés dans l’après-midi après avoir relayé un ordre d’évacuation israélien aux personnes qui s’étaient rassemblées sur les lieux.
Après le Croissant-Rouge palestinien qui a réclamé lundi l’ouverture d’une enquête internationale, Berlin a à son tour appelé lors d’un point de presse régulier à enquêter « de toute urgence » pour élucider les « accusations choquantes », selon Christian Wagner, porte-parole du ministère des Affaires étrangères. « Il y a des questions très importantes sur l’action de l’armée israélienne (...), c’est pourquoi il est urgent d’enquêter et de demander des comptes aux auteurs », a-t-il ajouté.



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