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Que reste-t-il de nos actions ? On peut gravir les échelles du pouvoir et de la notoriété, du succès et de l’abondance, sans qu’un destin s’inscrive dans l’histoire. Une idée, un fait, une initiative, produit de tout un cheminement de pensée et d’expérience, peut marquer à jamais, sans qu’on en soit conscient parfois. C’est, je crois, la leçon que l’on peut tirer du parcours de Federico Mayor de Zaragoza (1934-décembre 2024) et de la création, principalement par lui, de la Commission internationale pour l’abolition de la peine de mort (ICDP). Certes, Federico Mayor n’a pas inventé l’idée de l’abolition de cette peine judiciaire. Il suffit d’évoquer les écrits de personnages illustres, qui, depuis des décennies, comme Victor Hugo, en avaient promu l’urgence, à l’instar de l’abolition de l’esclavage au XIXe siècle. Mais de tout ce que Federico Mayor a apporté à l’Espagne et à la culture, il restera qu’il fut la cheville ouvrière de la mise au monde d’une commission de missionnaires au service du droit à la vie, envers et contre tout.
La notoriété de Federico Mayor est déjà immense en tant que secrétaire général de l’Unesco quand j’entends parler, en 2008, de ladite « commission ». L’abolition de la peine capitale me paraît alors une question théorique, lointaine, lorsque je prends la décision de m’y opposer en tant que ministre libanais de la Justice. Cette fonction me met en première ligne dans la mise en place du Tribunal spécial international formé par une décision de l’ONU pour connaître de l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri et ses compagnons, survenu le 14 février 2005 à Beyrouth. Les conditions imposées pour la formation de cette juridiction visaient expressément l’exclusion de l’application de la peine de mort, prévue dans le code pénal libanais. En tant qu’universitaire et avocat, la question de l’abolition n’avait rien d’un devoir immédiat de conscience, hormis mes lectures assidues d’Emmanuel Mounier et ses allusions insistantes à la fameuse « éminente dignité de la personne humaine ».
Mon voyage à Madrid fut une découverte d’un visage nouveau de l’Espagne : un pays fortement engagé pour une cause humanitaire et des droits de l’homme, un chef de gouvernement, José Luis Rodriguez Zapatero, ayant une vraie cause, par-delà la politique. Parmi les membres de la commission je rencontre, au fil des rencontres et des années, des personnalités immenses : Robert Badinter (France), Bill Richardson (USA), Asma Jahangir (Pakistan), Mohammad Bedjaoui (Algérie), Giuliano Amato (Italie), Louise Arbour (Canada). À l’époque, la commission n’est qu’une entité morale sans être dotée d’une vraie personnalité juridique, au sens officiel du terme. Quelques années plus tard, cette commission devient une association de droit espagnol.
La courte visite à Beyrouth de la délégation conduite par M. Mayor, en juin 2014, en compagnie de Mme Hanne Sophie Greve et de l’inaltérable Asunta Vivo, fut une fête des droits de l’homme dans un pays encore meurtri par les influences armées régionales. À la faculté de droit de l’Université Saint-Joseph (USJ), devant des étudiants heureux d’assister à une démonstration des lumières et de l’engagement citoyen, puis à l’ordre des avocats de Beyrouth, Federico Mayor déploie sa faconde et son plurilinguisme, passant invariablement de l’espagnol au français et à l’anglais. Le point d’orgue est atteint lorsque le Premier ministre, Tammam Salam, nous reçoit fastueusement au Grand Sérail, pour écouter et admirer un messager des valeurs universelles, toujours disert, souriant et prêt à faire part de ses innombrables anecdotes glanées au cours d’une carrière éblouissante.
Federico Mayor avait l’art de savoir cultiver la complicité et la clairvoyance. Complice avec Robert Badinter, ancien garde des Sceaux de François Mitterrand, auteur de l’abolition en France, et Mohammad Bedjaoui, ancien juge à la Cour de La Haye et ministre des Affaires étrangères de l’Algérie, il ne manque aucune occasion de rappeler ses convictions. Infatigable, lumineux et souriant, il sait se faire aimer. Un charmeur, sachant ce qu’il préfère et recherchant toujours un horizon nouveau. Un jeune homme à son âge pourtant certain. Quelle vigueur, quelle immense faculté de convaincre et d’entraîner ceux qui l’apprécient ou qu’il côtoie. Federico Mayor ne peut laisser un interlocuteur indifférent à ses propos. Il enchaîne les arguments et trouve constamment l’idée qui séduit et qui fait de vous un ami ou un fervent combattant.
Pourtant, ce brillant causeur est d’une humanité sans concession, sensible à l’équité et à l’urgence des souffrances qui nous entourent. Aucun sectarisme, aucun amalgame, aucune tentation de discriminer entre races, religions, couleurs politiques. Porté par une flamme inextinguible, il avait l’intelligence du cœur et des idéaux qui font de l’épanouissement de la personne humaine la finalité ultime de toute politique et de tout développement. C’est probablement pour cette raison que sa fondation s’appelle « Cultura de Paz », une désignation qui rend à la paix la place qu’elle mérite dans l’échelle des valeurs universelles.
Le traité de Rome de 1998, puis la charte européenne des droits fondamentaux de l’an 2000 et le protocole n°13 de la Convention européenne des droits de l’homme de 2002 ont certes fait de l’abolition de la peine de mort une condition sine qua non de l’adhésion à l’Union européenne. La France eut aussi un rôle primordial dans la promotion de cette ligne de force. Mais l’exposition au monde de cette norme fut largement portée par la commission créée par Federico Mayor Zaragoza. Les résultats ne tardèrent pas à prospérer dans les cinq continents, sauf, hélas, dans les régions, comme le Moyen-Orient et certains États pourtant porteurs de démocratie. Mais la lutte continue, assombrie, il est vrai, par l’extravagance des assassinats ciblés utilisant la technologie moderne et du terrorisme souvent téléguidé par des régimes cultivant la tyrannie ou l’obscurantisme.
Notre univers familier est aux prises, aujourd’hui, à une recrudescence des logiques de guerre. L’Europe se réarme, l’horizon se complique et la paix recule partout. Il faut réinventer une abolition. Celle de la guerre ? Il faut laisser le soin d’y réfléchir à l’association « Cultura de Paz » de l’inoubliable monsieur Mayor.
Professeur émérite à l’USJ, ancien ministre de la Justice, avocat à la cour et vice-président de l’ICDP
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Magnifique Hommage Cher Professeur Najjar et à votre image dans votre noble quête de la justice, la vie et l'équilibre. A bientôt, Fouad N. Trad
12 h 52, le 04 avril 2025