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« L’Orient des écrivains » : Écrire la guerre - L'Orient des Écrivains 2025

Feyrouz Double bang

L’écrivaine espagnole explore son rapport à la guerre à travers son amoureux libanais et Feyrouz.

Feyrouz Double bang

Feyrouz. Archives AFP

On peut mesurer la douleur humaine liée au son, à une quantité de décibels, soit l’intensité acoustique d’un bruit, et c’est à partir de 120 décibels que l’homme souffre, c’est ce seuil qu’atteint le bang supersonique du mur du son.

Aimer un Libanais c’est vivre avec les stigmates d’une guerre, la peur d’une guerre et une guerre (et prendre du poids, mais ça je ne vais pas en parler maintenant, ce sera pour une autre fois). Aimer un Libanais c’est être certaine qu’il vient vous chercher à l’Aéroport international Rafic Hariri à Beyrouth malgré votre insistance. Ne viens pas tu as déjà beaucoup à faire, je prends un taxi. « T’es folle, je vais pas t’envoyer un taxi. » C’est écouter Feyrouz en quittant l’aéroport sur cette même autoroute où quelques mois plus tard, le mur du son sera franchi, les tympans grinceront, les vitres aux fenêtres des maisons voleront peut-être en éclats. Tout dépendra ce jour-là, si les pilotes décideront de soumettre et intimider encore plus la population en volant plus bas, encore plus bas, au plus près de la vie, donnant cette information sonore de mort. Il manquerait de peu pour que les tympans commencent à se déchirer. L’homme peut mourir. À 200 décibels, l’onde provoquée par le son fait exploser les poumons.

Dans la voiture, je me suis tournée vers mon amoureux et je lui ai demandé en écoutant Li Beyrouth : Dis-moi, elle a quel âge Feyrouz ? Quand est-ce que ça a été enregistré ? Avec quels micros ? Comment ? Je posais des questions. De quoi parle-t-elle, tu veux bien me traduire les paroles ? S’il te plait ? Je ne réussissais pas à dater la musique, j’étais troublée. D’où vient-elle ? Naissait en moi cet émoi si particulier que j’ai avec une poignée de voix lointaines, aux paroles incompréhensibles et pourtant intelligibles autrement. Mono ou stéréo, sûrement a-t-elle chanté devant des micros Sennheiser, debout sur des tapis persans ? Peut-être a-t-elle chanté au pied d’une montagne et sa voix a voyagé jusqu’à moi ? Je percutais soudain que la musique venait de chez moi, d’Espagne, Feyrouz chantait sur une interprétation de l’adagio du concerto d’Aranjuez de Joaquin Rodrigo, composé à Paris en 1939 par ce musicien aveugle de ce pays qui sortait à peine de la guerre civile. Les ombres et la lumière de l’Espagne et du Liban, capturés ensemble en une seule et même chanson. Je fermais les yeux et je pensais à ces génies alchimistes, Feyrouz, Rodrigo, les frères Rabhani. Ils faisaient le pont entre nos pays et leurs blessures.

Il faut des millions d’années pour que des fluides riches en cuivre s’infiltrent dans les crevasses et fissures de la roche où ils interagissent avec d’autres minéraux, dont l’aluminium et le phosphore, pour créer la turquoise. Pierre verte et bleue, terre et ciel, dont on croyait autrefois que le port de talismans protégeait de la mort. On l’a surnommée « Turquoise » cette jeune chanteuse sur les ondes de la radio nationale où elle débute, Nouhad devient Feyrouz. Une voix, une constance, une douceur peuvent-elle à elles seules contrecarrer les plans de destruction psychologique du son ?

Aimer un Libanais, c’est avoir une nouvelle mère dont la sonnerie de téléphone, à des milliers de kilomètres de son village au bord de la Méditerranée, fait chanter Feyrouz au cœur de Paris. Quand la chanteuse résonne depuis le portable, sa voix possède sa propre vitesse, plus rapide encore que les survols à Mach 1 ou Mach 2 des avions militaires. Ce bang supersonique du cœur franchit un mur intérieur, celui des souvenirs, de la nostalgie. Un simple téléphone peut contenir tant de ce que sont l’exil et la guerre. Comment ça va ? Tu veux que je t’envoie quoi comme médicaments ? Ils ont fermé l’université de la petite ? Tu crois que ça va vraiment exploser ? Ils vont tirer sur l’aéroport ?

Feyrouz submerge, enveloppe, caresse, entoure, cajole ; l’avion terrorise, vise, flirte avec la mort, en donne le la. Qui d’autre, quoi d’autre pour contrecarrer l’effort d’annihilation ? La résistance à un timbre, une tessiture, elle fait face aux multiples guerres des décennies passées. Feyrouz est le mur du son du Liban, une musique qui flotte, immuable, ses élégies en refus de l’oraison funèbre, contrepoint d’humanité. En octobre 2024, Feyrouz est dans le top trois des écoutes Spotify des jeunesses libanaises, celle du pays et celle de la diaspora.

Je suis à Paris avec la mère de mon amoureux. Son téléphone sonne. Musique.

• Tu peux me traduire cette chanson ?

• Bien sûr habibti !

« Shady et moi chantions ensemble, on écrivait sur les pierres des petites histoires et l’amour nous berçait, un jour la guerre a éclaté. »

La guerre a éclaté et j’ai des acouphènes.

Cette fois l’homme que j’aime est sur cette même autoroute où nous roulions quelques mois auparavant. Nous sommes inquiètes sa mère et moi mais inquiètes avec vue tour Eiffel. Et nous pensons, nous avons même peur qu’il réponde et parle au téléphone. La mort absurde s’est infiltrée dans les poches des hommes désormais. Nous avons vu ses explosions depuis nos propres écrans miniatures. Un souffle inattendu au milieu des citadins devant les fruits et légumes et, malgré les chants, la musique, les fleurs, les souvenirs, tout ce qui crée un tissu sensible de résistance à la souffrance, les bombes ont sifflé, les hommes sont morts. Pour ceux qui respirent encore, dont la cage thoracique refuse à se fermer face à la terreur, Feyrouz expire : « Les passereaux continuent de vivre en fredonnant nos poèmes à s’en rendre ivres. »

Maria Larrea est écrivaine et scénariste, dernier ouvrage paru : « Les Gens de Bilbao naissent où ils veulent » (Grasset, 2022).

On peut mesurer la douleur humaine liée au son, à une quantité de décibels, soit l’intensité acoustique d’un bruit, et c’est à partir de 120 décibels que l’homme souffre, c’est ce seuil qu’atteint le bang supersonique du mur du son.Aimer un Libanais c’est vivre avec les stigmates d’une guerre, la peur d’une guerre et une guerre (et prendre du poids, mais ça je ne vais pas en parler maintenant, ce sera pour une autre fois). Aimer un Libanais c’est être certaine qu’il vient vous chercher à l’Aéroport international Rafic Hariri à Beyrouth malgré votre insistance. Ne viens pas tu as déjà beaucoup à faire, je prends un taxi. « T’es folle, je vais pas t’envoyer un taxi. » C’est écouter Feyrouz en quittant l’aéroport sur cette même autoroute où quelques mois plus tard, le mur du son sera...
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