Il y a ceux qui ont vécu la guerre et ceux qui ne l’ont jamais vécue, ceux pour qui c’est une réalité, d’autres une fiction, il y a les guerres qu’on ne saura jamais nommer, qui prennent le nom d’une date, de la durée ou des pays qui s’affrontent, parfois parle-t-on de guerre civile mais qu’est-ce qu’une guerre civile sauf une variante par procuration d’une guerre interétatique ? Il y a les seigneurs de guerre, les soldats, les miliciens qui combattent, il y a les bourreaux et les victimes, il y a ceux qui n’y sont pour rien, ils étaient là, ils passaient, ils ne sont plus, il y a les enfants des uns et les enfants des autres, il y a ceux qui choisissent un camp, deux camps ou aucun, il y a ceux qui s’exilent, il y a ceux qui la vivent de loin et les couples mixtes qui ne se comprennent plus, celui dont le pays est touché par la guerre et l’autre qui essaye de ressentir ce qu’il ne peut ressentir, il y a ceux qui aiment venir la voir, la visiter, la photographier, il y a ceux qui n’y comprennent rien, il y a ceux qui ne veulent plus jamais en entendre parler, il y a ceux qui y sont restés.
Il y a le début de la guerre et la fin de la guerre mais qui s’accorde sur une date de début et de fin ? Puis il y a les enfants, les petits-enfants, les petits-petits-enfants de l’après qui essayent de comprendre, d’apprendre, d’en savoir plus et parfois ils la rejouent cette guerre, ces crétins, ces imbéciles, comme leurs parents avant eux qui étaient tout aussi crétins et imbéciles, ils jouent à la guerre parce qu’on ne leur a pas bien raconté la guerre, il y a eu des silences, de très nombreux silences alors que la guerre était encore là, elle a commencé au Liban il y a cinquante ans, en 1975 mais elle était là avant, en 1958 ou 1860 et s’est-elle seulement arrêtée un jour ? Elle est revenue en 2006 ou encore en 2023. La guerre a commencé en 1975 au Liban mais aussi en Angola, au Laos et ailleurs et un peu plus tard et avant aussi, la guerre a toujours été là et on dit souvent qu’il n’y a plus de mots pendant et après les massacres et on finit parfois par croire qu’il n’y a plus de mots pendant et après les massacres mais les mots, il y en a toujours, et les écrivains sont là pour les écrire, pour raconter leur père, leur mère, leurs enfants, leurs amants, écrire leur amour pour les victimes et les bourreaux, écrire la guerre pour continuer à aimer au-delà des massacres et des morts et des blessures, écrire pour ne pas nous haïr de nouveau mais nous aimer encore un peu.
Sabyl Ghoussoub est écrivain (Prix Goncourt des lycéens 2022), dernier ouvrage paru : Beyrouth-sur-Seine (Stock, 2022)
Découvrez, ici, la deuxième édition de « L'Orient des écrivains », intitulée « Écrire la guerre »
Avec le partenariat de




