Illustration Mélinée Semaan
L’année dernière, j’étais à Paris et, comme de nombreux amis libanais, je n’arrivais pas à dormir. Bien que n’étant pas libanaise, et vivant loin du Liban, je me sentais directement affectée par le drame qui frappait le pays. Lorsqu’on est écrivain, une fois noué le pacte qu’est le livre, on est lié pour toujours au lieu que l’on a évoqué à travers ses mots. Il fait partie de notre corps.
L’angoisse propre aux immigrés et aux exilés ne m’est pas inconnue, et les nouvelles de ces bombardements quotidiens sur la terre libanaise m’ont pour ainsi dire fait revivre la situation que j’avais connue à Paris lors de la triple catastrophe japonaise (séisme, tsunami et accident de centrale nucléaire) de 2011. J’ai remarqué le même état chez mes amis libanais de Paris ; leurs corps était à Paris, mais leur cœur était au pays, déchiré en mille morceaux. Pourtant, on sait que l’on ne vit pas la même terreur que ceux qui sont sur place. Cette culpabilité irrépressible est propre à ceux qui ont quitté leur pays.
Chacun essaie de supporter cette situation comme il peut. J’aimerais ici mettre en lumière l’exemple de trois personnes qui, depuis trois lieux et trois situations différentes, ont tendu la main, au cœur de la guerre, à la communauté de ceux qui tentent de vivre, de survivre et de revivre. Ils ont transformé les réseaux sociaux, d’ordinaire considérés comme des médias « virtuels », en un lieu d’échange du sensible.
À Gaza, une fille de 10 ans, Renad, postait des vidéos en forme de « cooking show », montrant comment elle cuisinait « à la gazaoui ». Son répertoire varié allait des plats traditionnels comme la shorba adas, la maqluba ou la kunafa, à des créations comme les barres « bounty » maison, au chocolat et à la noix de coco (qui avaient l’air délicieuses ! ), le tout avec des instruments les plus sommaires : un tabouret de fortune, une planche, un bol et une cuillère, et le tour était joué. Il était presque miraculeux qu’elle parvienne à transmettre par ce moyen le fumet des plats réconfortants qu’elle concoctait à partir des ingrédients de première nécessité distribués aux réfugiés. Parfois, un mois durant, elle n’avait accès à aucun légume frais, d’autre fois elle était directement exposée au danger, ou souffrante, mais elle arborait toujours ce sourire candide soutenu par un puissant désir de vie. Lorsque à la fin de chaque vidéo elle goûtait le plat qu’elle avait préparé, comme le ferait une cheffe dans une émission de télévision, on était heureux avec elle. De cette manière, elle nous faisait à manger, symboliquement et presque concrètement, dans sa casserole posée à même la flamme d’une bonbonne de gaz.
À Paris, Joseph Ghosn, journaliste et critique de musique libanais vivant à Paris, a continué à écrire des textes sur la musique, ou « avec» la musique, sur son compte Instagram. Chaque post incluait l’image d’un disque ou d’un vinyle, accompagnée de son texte. Ses phrases exprimaient son état d’âme du moment, une sorte de journal intime on ne peut plus personnel, mêlé à la description de la musique, et de la vie de la musique. C’étaient les textes d’un homme dont l’âme vibre au rythme de la musique, qui est le cri et la vibration de l’âme. Grâce à cette musique, ses mots à lui ont gagné une forme d’universalité, sont devenus partageables, et de fait, partagés.
À Beyrouth pendant ce temps-là, l’artiste plasticien Majd Abdel Hamid créait ses pièces en utilisant comme moyen d’expression la broderie, considérée dans de nombreuses cultures comme un langage féminin. Cet artiste brode souvent sur des tissus de petite taille, parfois à peine de la taille de la main. Comme s’il cherchait à raccommoder le tissu et les âmes, ses pièces sont là, comme un talisman, une larme, le symbole de notre vulnérabilité, une prière pour la réparation et l’objet même de l’enchantement. Elles sont d’une beauté folle et l’on aurait presque envie de les embrasser, de les protéger entre nos mains, comme un petit animal fragile qui nous interrogerait du regard : pourquoi le monde est-il ainsi ?
Lorsqu’il est question de la guerre, on parle rarement du sensible. Pourtant, nos perceptions sont atteintes, comme nos maisons sont détruites et nos corps abîmés. Aucune odeur n’est bonne ; la guerre empeste les relents de la vie négligée, de l’abandon et de l’absence d’humanité. De même, aucun son ne saurait être agréable à l’oreille, depuis l’Antiquité, et aujourd’hui encore ; les fracas de la destruction, des explosions, des flammes, et récemment des drones qui envahissent le ciel pour se changer en armes de torture. Au-delà d’une certaine horreur, il devient difficile de préserver sa sensibilité ; c’est à ce moment-là que l’on succombe à l’inhumanité.
Inviter à maintenir ensemble notre sensibilité en éveil malgré l’angoisse et la peur ; dit ainsi, cela peut sembler naïf ou pire, esthétisant. Pourtant, ce n’est pas un acte anodin. À la violence de la puanteur, à la cruauté des détonations, il faut répondre par le parfum et la musique. Humer une feuille d’herbe à pleins poumons. Écouter la voix de celui ou celle que nous aimons. Dans ces conditions, l’acte de repriser, qui pourrait sembler un geste insignifiant, peut devenir à la fois un acte artistique et un moyen de résistance.
Ryōko Sekiguchi est une écrivaine, poétesse et traductrice, dernier ouvrage paru : L’appel des odeurs (P.O.L., 2024).

