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« L’Orient des écrivains » : Écrire la guerre - L'Orient des Écrivains 2025

Le complot contre l’Europe : Et si la France était au bord de la guerre ?

L’écrivain français Emmanuel Ruben réagit à cette menace qui pèse sur le France et l’Europe.

Le complot contre l’Europe : Et si la France était au bord de la guerre ?

Vue du port civil de Toulon, avec en arrière-plan un ferry et un porte-hélicoptères. Pierre Goiffon

« Notre patrie, c’était l’Amérique. Et puis les républicains investirent Lindbergh, et tout changea », écrit Philip Roth dans Le Complot contre l’Amérique, cette uchronie devenue dystopie puis devenue la réalité : nous vivons désormais dans un monde anachronique et dystopique. « Notre alliée, c’était l’Amérique. Et puis les Américains réélurent Trump, et tout changea », pourra écrire en 2080 un Philip Roth européen, si l’Europe existe encore en 2080. Et son roman pourra s’intituler Le Complot contre l’Europe.

L’Europe se retrouve seule et encerclée. Face au nouveau pacte Ribbentrop-Molotov, qui invente une alliance inédite, celle des deux géants qui nous entourent à l’Est et à l’Ouest et qui ont décidé de se partager l’Ukraine comme on se partageait autrefois la Pologne, en occupant ses terres et en razziant son sous-sol, l’Europe est prise en étau. Mais l’Amérique était-elle vraiment notre alliée ? Nous pouvons désormais réécrire toute l’histoire de la deuxième moitié du XXe siècle et de ce premier quart du XXIe siècle pour constater que le prétendu monde libre n’a peut-être jamais existé et que les Russes et les Américains ont poursuivi depuis 1945 un objectif commun : éviter de voir surgir une troisième puissance sur le Vieux Continent.

Tel était peut-être le sens profond de la guerre froide qui s’est terminée en 1989 avec la chute du mur de Berlin ; tel est sans doute le sens de la nouvelle drôle de guerre qui a commencé en mars 2025, depuis que l’Amérique a été vassalisée par la Russie. En brutalisant Zelensky dans son Bureau ovale, Trump n’a pas seulement trahi l’Ukraine, il a trahi l’Europe. Prise dans ce piège, l’Europe n’avait pas le choix. Macron s’est précipité dans le piège que lui tendaient le vieux tyran et sa marionnette, et pour faire exister l’Europe de la défense, pour ranimer une Europe solitaire, abandonnée, privée du soutien de son prétendu allié, il s’est adressé à ses concitoyens d’une voie martiale, veste noire, cravate noire, agitant la double menace que fait peser sur le continent le risque d’une guerre économique à l’ouest et d’une guerre militaire à l’est de nos frontières. Poutine n’a pas tardé à réagir en moquant les rodomontades guerrières de la seule puissance nucléaire de l’Union européenne : il y a des gens qui veulent revenir à l’époque de Napoléon en oubliant comment cela s’est terminé. La Berezina, les Cosaques galopant sur les Champs-Élysées en criant bistro bistro à la face de Parisiens hébétés.

Bref, nous ne savons plus si, au lendemain d’un nouveau Munich où le camp de la défaite l’a encore emporté, nous sommes revenus en 1938 ou en 1812. Notre ministre des Armées, qui, comme notre président, n’a jamais connu la guerre, nous assure que nous sommes prêts. La course à l’armement est lancée en Europe, et dans les armées de tous les pays, la réserve se gonfle de nouvelles recrues. Lorsqu’on vit à Toulon, dans le premier port militaire d’Europe, tout cela prend une connotation un peu plus réelle qu’à Paris : tous les jours je rencontre des marins au café, je vois des frégates, des porte-hélicoptères, des sous-marins croiser dans la rade où je vais nager, quand je grimpe à vélo vers le mont Faron, je regarde toujours si le Charles-de-Gaulle, notre vieux porte-avions, cette quasi-épave, est de retour d’une de ses missions aux quatre coins du monde en attendant son remplacement (en 2040 ?) par un hypothétique Richelieu, la mairie nous invite à acheter des pastilles d’iode en pharmacie, au cas où, hein, juste au cas où, vu que nous sommes entourés de plusieurs sites Seveso, petites centrales nucléaires flottantes ou submersibles, et Monsieur Lecornu m’assure que trois nouvelles frégates viendront bientôt se glisser dans les darses toulonnaises, en face d’un quai de Cronstadt qu’il faudra bien songer à rebaptiser, puisqu’il célèbre la défunte amitié franco-russe.

Pour la première fois depuis 1939, un chef d’État français s’adresse à ses concitoyens pour les exhorter à l’effort de guerre, leur annoncer que la patrie est en danger, que l’armée a besoin d’eux : pour un peu on l’aurait vu se retrousser les manches, montrer le téléspectateur du doigt et clamer, comme dans les vieilles affiches de propagande : Your country needs you !

La France, combien de divisions ? pourrait ironiser le maître du Kremlin en voyant un président français afficher au cours de son allocution l’ordre de marche de l’armée russe. Mais surtout, la France, quel budget ? Comment un pays qui entend pousser son budget militaire de 2,5 à 3,5 % pourrait-il faire le poids face à une puissance qui lui consacre 40 % ? Comment une société habituée depuis des décennies à la paix pourra-t-elle affronter une société totalitaire brutalisée par trois ans de guerre, prête à tous les sacrifices humains pour faire en sorte que les soldats tombés en Ukraine n’aient pas été sacrifiés en vain ? Combien de temps pourrons-nous tenir face à la Russie si celle-ci décidait de répondre aux rodomontades de notre président ?

Mais Poutine a-t-il vraiment intérêt à s’enfoncer dans la guerre ? La Russie envahira-t-elle pour la énième fois les pays baltes et la Pologne ? N’attend-elle pas au contraire que les sociétés européennes, peu enclines à sacrifier leur confort, décident de se coucher en élisant des tas de petits Trump, ces matriochka poutiniennes, comme il y en a déjà quelques-unes ? La Russie n’est pas seulement un hard-power, c’est aussi un soft-power, capable de déstabiliser nos élections, de pirater nos hôpitaux, de gangréner nos débats politiques, de pourrir nos cerveaux. Poutine sait que les jours de Macron sont comptés : il ne lui reste que deux ans pour faire face, deux petites années pour rattraper tout le temps perdu où nous avons laissé cet ogre grandir à nos portes. Or Poutine, engagé dans une guerre civilisationnelle, a déjà gagné le complot contre l’Amérique : il a transformé la plus grande puissance du monde, l’ancien leader du prétendu monde libre, en un pays dirigé par une caricature de lui-même : un vieux mafieux à mèche orange, machiste, fasciste, raciste, islamophobe, qui s’agite dans tous les sens, menace un jour d’envahir le Groenland, le lendemain d’annexer le Panama, le surlendemain de raser Gaza, qu’un autre petit Poutine a pourtant déjà rasée. Il lui reste à gagner le complot contre l’Europe. Espérons que nous parviendrons à déjouer ses plans par d’autres moyens que la guerre.

Emmanuel Ruben est écrivain, dernier ouvrage paru : Malville (Stock, 2024).

« Notre patrie, c’était l’Amérique. Et puis les républicains investirent Lindbergh, et tout changea », écrit Philip Roth dans Le Complot contre l’Amérique, cette uchronie devenue dystopie puis devenue la réalité : nous vivons désormais dans un monde anachronique et dystopique. « Notre alliée, c’était l’Amérique. Et puis les Américains réélurent Trump, et tout changea », pourra écrire en 2080 un Philip Roth européen, si l’Europe existe encore en 2080. Et son roman pourra s’intituler Le Complot contre l’Europe.L’Europe se retrouve seule et encerclée. Face au nouveau pacte Ribbentrop-Molotov, qui invente une alliance inédite, celle des deux géants qui nous entourent à l’Est et à l’Ouest et qui ont décidé de se partager l’Ukraine comme on se partageait autrefois la Pologne, en occupant ses...
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