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« L’Orient des écrivains » : Écrire la guerre - L'Orient des Écrivains 2025

La guerre, c’était les autres


La guerre, c’était les autres

Damour, ville chrétienne. Maison détruite en représailles.

Ma mère a connu la guerre. Elle est née en janvier 37, si elle n’a pas souvenir du moment où son père est parti à la guerre, en juillet 39, elle se souvient du moment où il en est revenu, en juin 40. Et encore plus précisément des moments où il repartait, dans la Résistance, revenait, puis repartait pour Londres, revenait, repartait pour aller voir sa maîtresse, revenait pour faire un enfant à sa femme, et repartait pour aller faire sauter une usine d’armements en banlieue, revenait, repartait pour se faire arrêter à Rennes, et n’est plus revenu. Elle a connu la guerre qui l’a laissée orpheline et rachitique. Une partie de son enfance a consisté à soutenir sa mère, ses frère et sœur, et se forger une identité de pupille de la nation en guise de fierté.

Mon père n’a pas connu la guerre. Il est né en novembre 37, dans un bled tranquille où son père instituteur… tiens, je ne sais même pas s’il a été mobilisé en 40. Mais s’il était entré dans la Résistance, je pense que je le saurais. Quoique. En tout cas, mon père n’a pas autant souffert de la guerre que ma mère. Il semble qu’elle lui soit passée dessus sans qu’il s’en rende compte, ou alors seulement à la fin, en 44, pour comprendre qu’elle était finie, gagnée par les « Fifis » et vive la France. Il n’a pas fait non plus la guerre d’Algérie. Et ça, je me souviens très précisément du jour où il a ouvert la boîte aux lettres où était l’avis lui annonçant qu’il était réformé « P4 », il avait réussi à se faire passer pour psychologiquement inapte à l’armée. C’était en 61.

Je ferai le même coup quinze ans plus tard. Réformé d’un service militaire qui paraissait à tous et à chacun suranné, inutile, ringard, scandaleux, à ne surtout pas faire, mais qu’ils faisaient quand même, certains par conviction, par patriotisme, ou par goût de l’aventure, la plupart par docilité, par obligation, je les ai croisés, ces malchanceux, heureux parfois, lors du conseil de révision, les « trois jours », comme on appelait ça, qui ne duraient en fait qu’une journée : examens médicaux, tests de quotient intellectuel, que je m’étais appliqué à bâcler, mais pas trop non plus, je les ai croisés, les autres, ceux qui iraient à la guerre et pas moi, mais il n’y aurait plus de guerre, c’était fini tout ça, on avait changé de monde, on était protégés par la bombe atomique, plus rien ne pouvait nous arriver de ce côté-là ; merci, mon général. C’était juste pour emmerder les jeunes que le gouvernement maintenait ce service qui ne servait à rien. Les conscrits que j’ai croisés au bistrot en sortant de la caserne se consolaient avec leurs deux paquets de cigarettes que l’intendant leur avait filés. Ça se passait comme ça. Faites la guerre au cancer, pas l’amour. Je goûtais mon privilège de classe avec fatalisme : qu’est-ce que j’y peux ?

La guerre, c’était les autres, les Américains principalement qui la faisaient, au Vietnam, leurs défaites alimentant Hollywood en récits fabuleux. Apocalypse now. La guerre comme spectacle d’une sauvagerie lointaine offert aux Occidentaux. La guerre que les méchants perdent toujours. Dans mon idée c’est ça, la guerre. Avant qu’elle se rapproche, petit à petit, comme le son encore lointain du canon.

Et puis je rencontre une Libanaise. Je l’aime aussi parce qu’elle a connu la guerre. Elle est belle de ça. Tendre de ça. Fragile de ça. Indestructible comme si la guerre avait détruit tout ce qu’il y avait en elle de destructible. Ce n’est pas la même guerre que celle que ma mère a vécue. Elle a commencé pour Dora, vers l’âge cinq-six ans, quand elle a fini pour Renaude. Bizarre ce calcul. Il n’y a pas deux femmes plus différentes. C’est pour ça ?

J’étais déjà tombé amoureux de Beyrouth quelques années plus tôt, en visitant les écoles où les enfants lisaient encore mes livres pour enfants. Des enfants qui me regardaient comme Dora me regardera quelques années plus tard, les petites filles qui vont à l’école pour « itidier ». Pourquoi les enfants de la guerre aiment mes livres, sauf ma mère ? Je ne sais pas.

Voilà vingt ans que je suis au bord de la guerre du Liban, je dors avec elle, me goberge de mezze avec les morceaux de guerre à l’intérieur, m’engueule avec elle et signe la paix dans les larmes du énième cessez-le-feu.

La guerre qui se rapproche, elle me laisse la lui raconter, elle ne tient pas longtemps, je vois son regard s’évader, s’abstraire, vers quels souvenirs d’enfer… Elle a l’air de tout savoir de comment ça va se passer, et préfère ne pas savoir.

Quelques jours après l’attaque massive de la Russie en Ukraine, j’ai demandé à notre filleul, 20 ans, s’il était prêt à aller se battre pour résister aux Russes. Lui, qui est né en France, a connu la guerre par ses parents libanais, il a d’une façon certaine vécu avec la guerre du Liban ses vingt et quelques années d’existence. Il n’est pas question pour lui de participer en quoi que ce soit à un quelconque conflit de ce type. C’est comme ça. Ce qu’il veut, c’est ouvrir un restaurant, le meilleur possible, où les gens se sentent bien de si bien manger. Son frère, c’est différent. Il est informaticien, mais haut de gamme. Il n’est pas impossible que ça l’intéresse de contrer les cyber-attaques des Poutine’s boy. Juste pour le plaisir de gagner. Mais si j’ai bien compris, jusqu’à la semaine dernière, il était plutôt trumpiste. Il va falloir qu’il choisisse son camp.

Quant à moi, l’anticommunisme me sert depuis longtemps de phare, je me débrouille pour que tout ce qui se passe me conforte, si l’on peut dire, dans cette conviction. J’aimerais tellement perdre et qu’on vive encore un peu.

Christophe Donner est écrivain et chroniqueur, dernier ouvrage paru : Ce que faisait ma grand-mère à moitié nue sur le bureau du Général (Grasset, 2023).

Ma mère a connu la guerre. Elle est née en janvier 37, si elle n’a pas souvenir du moment où son père est parti à la guerre, en juillet 39, elle se souvient du moment où il en est revenu, en juin 40. Et encore plus précisément des moments où il repartait, dans la Résistance, revenait, puis repartait pour Londres, revenait, repartait pour aller voir sa maîtresse, revenait pour faire un enfant à sa femme, et repartait pour aller faire sauter une usine d’armements en banlieue, revenait, repartait pour se faire arrêter à Rennes, et n’est plus revenu. Elle a connu la guerre qui l’a laissée orpheline et rachitique. Une partie de son enfance a consisté à soutenir sa mère, ses frère et sœur, et se forger une identité de pupille de la nation en guise de fierté.Mon père n’a pas connu la guerre. Il est né en...
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