Illustration Mélinée Semaan
Le 9 novembre 2023, c’est l’anniversaire de Sabah. J’ai prévu une surprise pour ma femme : aller chercher un repas chaud, un repas de « fête », que nous devons partager tous ensemble avec les voisins, pour que la vie continue malgré tout. Mais impossible de s’éloigner de l’immeuble et surtout d’envisager un moment de joie, l’étau se resserre. Notre quartier commence à être assiégé.
Après l’explosion de notre rez-de-chaussée, nous nous divisons en plusieurs groupes. Certains voisins quittent le quartier. D’autres, principalement des hommes, restent dans le hall de l’immeuble. Moi, je vais à l’appartement de Hassoun avec Sabah, Walid, Mohammad Skek et quelques voisines, il se situe au rez-de-chaussée en face de notre bâtiment.
La nuit tombe, le quartier est encerclé par les chars. Nous n’osons pas regarder par la fenêtre, mais nous entendons tout. Et c’est terrifiant : les retentissements de détonations et de déflagrations toutes les trois minutes ; le son des drones au-dessus de la rue et des avions de chasse qui survolent le quartier ; le grondement des chars, les grincements de leurs chaînes à chaque virage et les vibrations à leur passage, annonciateurs d’une destruction totale et imminente. Il y a aussi les bruits produits par les quadcoptères, des petits drones armés impitoyables, pilotés à distance, capables d’entrer dans les maisons, les ruelles étroites, de se faufiler dans les campements remplis de civils et de les tuer. Ils sont équipés soit de mitrailleurs, soit de grenades. À force de couvrir des conflits, je connais bien les armes, mais celle-ci est nouvelle, encore plus vicieuse que les autres : certaines posséderaient des haut-parleurs qui diffusent des enregistrements de voix de femmes qui crient ou de bébés en pleurs pour nous pousser à sortir de notre cachette et leur venir en aide.
L’un de ces quadcoptères entre justement dans le hall de notre tour, où sont restés quelques-uns de nos voisins. Nous sommes au téléphone avec eux, de l’immeuble de Hassoun, en face. Ils montent se réfugier au troisième étage, dans l’appartement de notre voisine Sanaa el-Barbari et de son mari, Abou Abed.
Je suis avec Sabah et Walid. À ma droite, je regarde deux habitantes de notre immeuble, dont celle âgée qui a du mal à marcher, et que j’ai aidée à descendre la veille. Je tourne la tête et je vois une autre de mes voisines, qui pleure avec ses filles. Au total, nous sommes une dizaine de personnes dans cette pièce qui nous sert d’abri. Nous nous disons adieu parce que nous sommes persuadés que cette nuit est notre dernière. Walid est sur mes genoux – il s’est endormi – je serre la main de Sabah. Comme mes voisins : chacun tient les siens. Nous prions, nous essayons de nous rassurer. Mais dehors, les bruits sont assourdissants.
Je tente de rassurer tout le monde : « Vous verrez dans quelques jours, quand tout ça sera terminé et qu’on aura survécu, on y pensera en souriant, on se souviendra de notre peur et on racontera tout ça à nos amis avec soulagement. » Mais chacun à leur tour, ils s’effondrent. Des cris, des larmes. Je dis à la dame âgée : « Il n’y a pas de combattants ici, ils n’ont pas de prétextes pour nous bombarder.
• Mais moi je ne peux pas marcher pour fuir ! Je vais mourir ici !
• Ne t’en fais pas, je ne te laisserai pas. »
J’essaie de garder un sourire de façade, mais au fond de moi je pense que c’est la fin. Alors j’envoie un message sur le WhatsApp « Gaza. Vie » à mes amis en France pour leur dire au revoir. « L’armée d’occupation nous a encerclés, les chars sont autour de nous, ça bombarde trop fort. Je voulais vous dire que j’ai fait et je ferai toujours de mon mieux pour protéger ma famille et surtout garder notre dignité. Je crois que l’heure de se reposer est arrivée. C’est l’heure de quitter ce monde injuste pour aller où il y a justice et sérénité… Peut-être que je n’ai pas pu protéger Walid et Sabah, mais j’espère que nous reposerons en paix et que Walid comprendra ce que signifie “garder sa dignité”… Je voulais vous remercier, vous tous mes amis pour votre soutien et amour et je suis désolé si je vous ai déçus… On se reverra un jour là où on sera tous en paix… »
Le pilonnage continue, les chars sont de plus en plus proches. Je leur envoie à nouveau un message ne sachant pas quand ils le recevront, comme une bouteille à la mer : « Je ne sais pas comment nous partirons en paix, nous sommes tous au rez-de-chaussée, nous sommes une vingtaine de personnes. Vu les bombardements je crois qu’ils vont démolir l’immeuble sur nos têtes. En tout cas, c’est comme je vous ai déjà dit même si c’est un grand bombardement et une grande boucherie, mais l’instant de la mort ce sera juste comme une simple piqûre. Nous n’allons rien sentir… Adieu mes amis. Je ne veux pas que vous soyez tristes après notre départ, au contraire je veux que vous soyez heureux pour nous, nous avons quitté l’enfer pour aller au paradis… Donc soyez heureux et contents pour nous… »
Personne ne me répond. Nous sommes seuls au monde. Il n’y a plus de réseau téléphonique. Je ne sais pas s’ils recevront mes messages de mon vivant.
À 6h30, au petit matin, nous apprenons que le voisin qui habitait l’immeuble collé au nôtre a été abattu dans la cour de sa maison.
Le jour se lève, il faut prendre une décision. Comme il n’y a plus de réseau téléphonique, nous échangeons avec les voisins en criant d’un côté et de l’autre de la rue : « Que fait-on ? Est-ce que l’un de nous sort regarder ce qu’il en est ? » Je conseille à tout le monde d’attendre des instructions de l’armée israélienne.
Vers 9h30, notre voisin Mahmoud est contacté sur son téléphone portable par un militaire israélien. Il s’agit d’un officier des services de renseignements arabophones, et comme ses collègues, il ne donne pas son vrai nom, aucun d’eux, jamais. Ils ont des alias. Gaza est découpé par quartiers, et chaque officier est chargé de l’un d’eux. Il connaît tous les habitants de son secteur par leur nom, nous sommes tous fichés.
« Bonjour Mahmoud, je suis le capitaine Abou Oday, de l’armée israélienne. Vous avez dix minutes pour quitter vos logements et vous diriger vers l’ouest, vers la mer.
• C’est pas possible à l’ouest il y a votre armée, lui répond Mahmoud.
• OK, partez à Shifa.
• Il nous faut plus de dix minutes, parce qu’on a des dames âgées qui ne peuvent pas marcher vite.
• OK. Tu appelles tel autre voisin et tu lui dis qu’ils doivent aussi partir avec vous. Portez des drapeaux blancs et dirigez-vous vers l’hôpital al-Shifa. On va détruire votre quartier. »
Avec Mahmoud nous prévenons donc tout le monde.
Je demande à Sabah de prendre un de mes vêtements blancs. Nous l’accrochons à un manche à balai, et nous attrapons nos sacs pour rejoindre les autres devant l’entrée de l’immeuble. Alors que je m’apprête à installer la voisine qui ne peut pas marcher dans un caddie de marchandises, le mari de Sanaa el-Barbari se rappelle qu’il a conservé le fauteuil roulant de son beau-père, décédé. Je donne les consignes : « Montrez le drapeau blanc, il faut avancer main dans la main, en un seul groupe. L’armée sait que nous allons passer, si ça tire, sachez que ce n’est pas nous qui sommes visés, n’ayez pas peur. On se dirigera vers l’hôpital al-Shifa, puis Yarmouk. Restons groupés. »
Je voudrais rassurer tout le monde, je leur mens. Je mens à ma femme, à mon fils, à mes voisines. Je leur dis que tout va bien se passer. Je n’ai pas le choix, il ne faut surtout pas paniquer. Walid est dans mes bras. Le visage de Sabah est inquiet, sa respiration saccadée. Il y a des coups de feu, mais je me répète ce que le militaire a dit : nous ne serons pas visés. Nous devons les croire, nous n’avons pas le choix. Je filme avec mon téléphone portable, pour raconter au monde ce que nous vivons, il faut que mes amis français reçoivent mes vidéos, que je survive ou non. Je veux que tout soit documenté, parce que je sais qu’il y a une guerre médiatique et qu’il est fondamental que la voix palestinienne soit entendue, là où celle des Israéliens est omniprésente. Tout en jouant mon rôle de père, de mari, de voisin, je dois rester avant tout journaliste.
Nous sortons. Je demande à Sabah de marcher devant avec les femmes. Je décide d’être le dernier du cortège avec Walid dans mes bras, pour m’assurer que tous ceux avant moi sont en sécurité et que nous n’oublions personne derrière. Je cherche toujours à faire rire mon fils. Les tirs sont incessants, ils arrivent de derrière. Sans oser les regarder, nous entendons les quadcoptères.
Au fur et à mesure de notre avancée, des dizaines de personnes du quartier sortent des immeubles et se joignent à nous. Des gens âgés avec leur canne essaient désespérément de suivre nos pas pressés. Certains boitent, d’autres titubent. Ils n’arrivent pas à tenir le rythme, alors les plus jeunes viennent à leur secours. Je crie : « Allez, avancez ! Restez le long du mur. Portez ce monsieur, tenez-lui la main. N’ayez pas peur ! Avancez. » Devant moi, un vieil homme porté par un plus jeune, derrière une dame bras dessus bras dessous avec une autre. Personne ne sera abandonné.
Walid est blotti contre moi, son visage s’est assombri. « Ça va Walid ? »… Il appelle : « Maman… » Sabah est plus loin, devant nous. Nous continuons à avancer. « Mamaaaann. » Puis il chantonne un air de musique.
Soudain, des tirs. La panique gagne notre groupe. Je tente de calmer tout le monde. « Ce sont des coups de feu en l’air pour nous pousser à avancer plus vite. N’ayez pas peur ! Avancez ! » En réalité, je sais qu’il s’agit de tirs de quadcoptères.
Devant moi, Sabah se met à courir. Un instant, j’ai cru que la panique la gagnait, mais je comprends vite que c’est à cause de nouveaux tirs, bien dirigés vers nous. Au sol gît notre voisin Ahmad el-Atbach, inconscient, plein de sang. Une balle a traversé son crâne par derrière. Son père, à côté de lui, tient toujours son drapeau blanc, en larmes, en hurlant : « On aurait dû rester chez nous ! Mon Dieu… » Je crie : « Il respire, il respire ! Portez-le ! »
Je vois bien qu’Ahmad est mort, mais si je ne leur mens pas, ils resteront tous plantés là.
Son cousin le prend sur ses épaules, et se met à courir jusqu’à l’hôpital al-Shifa. Les bras d’Ahmad ballottent sur son dos. Je continue d’avancer. Quelques mètres plus loin, je découvre deux autres de mes voisins, dont Sanaa el-Barbari, à terre. Conscients, ils rampent jusqu’à un rond-point pour se mettre à l’abri. Je cours pour appeler une ambulance. Je tombe sur une charrette, c’est elle qui les transporte jusqu’à l’hôpital, situé à 100 mètres de là.
Où est Sabah ? Elle marchait devant. Je m’inquiète, tandis que Walid, assis sur mon sac en bandoulière, rigole. Son innocence est protégée, pour le moment. Il ne saisit rien de ce qui se déroule sous ses yeux, le ton enjoué de ma voix fait illusion. Une fois arrivé à l’hôpital al-Shifa, j’aperçois enfin ma femme. Je suis soulagé. Nous nous fixons, en silence, et je comprends dans son regard qu’elle est terrorisée : une balle a failli la toucher.
Les quadcoptères continuent de tirer. L’hôpital est en cours d’évacuation. Le quatrième étage du bâtiment a été bombardé. Les patients, les soignants, les réfugiés, tout le monde s’en va. C’est l’humiliation. Le sol est jonché de morts, recouverts de draps ou de tapis. Tout le monde a pris la fuite, laissant les cadavres et les blessés. Désormais, c’est chacun pour sa peau et nous abandonnons les autres derrière. Pas de morgue, pas d’enterrements, pas d’obsèques. Humiliation d’avoir quitté son chez-soi, humiliation de mourir par terre, humiliation d’être blessé mais de ne trouver personne pour vous porter, humiliation de ne pas être secourus.
Nous passons la nuit à dans le quartier de Yarmouk, chez des amis. C’est à quinze minutes de chez nous, mais il n’y a pas encore eu d’incursions terrestres. Ici aussi, nous entendons les bombardements, mais au moins nous ne sommes pas encerclés par les chars. Je veux y rester quelques jours, mais Sabah insiste pour que nous descendions plus au sud, à Nousseirat. Elle a appris que ses trois fils aînés avaient été emmenés là-bas par son ex-belle-famille, elle ne supporte pas l’idée de rester loin d’eux. J’ai toujours refusé de quitter Gaza-Ville. Je préfère mourir ici plutôt que de marcher jusqu’au sud du territoire dans des conditions précaires, sans endroit où s’installer. Je sais bien que ceux qui partent ne reviennent jamais chez eux. Mais l’amour est plus fort que la dignité. Je ne peux que respecter le besoin d’une mère d’être au plus près de ses enfants.
Notre exode se poursuit sur une charrette tirée par un cheval. Walid regarde, stupéfait comme moi, les champs de ruines défiler sous nos yeux. Il continue à sourire, malgré la désolation qui nous entoure, il rit quand le cheval trotte. « Regarde Walid ! Les moutons ! Comme ils sont mignons ! » Je tente de détourner son attention des décombres, des corps et de l’odeur de la fumée, de la mort, du sang. Une odeur permanente de brûlé. « Tu aimais les chevaux, maintenant tu es dessus, mon fils ! Comme c’est drôle ! »
Je me rends compte que je n’arrête pas de parler comme pour occuper son esprit. « Tu as de beaux cheveux ! Regarde maman, souris-lui ! » C’est la première fois de sa vie que Sabah monte sur une charrette, et je voudrais l’amuser aussi : ça fonctionne, elle commence à se détendre. Ces moments-là aussi, je décide de les filmer.
Après trente minutes de trajet, nous sommes obligés de descendre pour continuer à pied. La dernière fois qu’une charrette est allée plus loin, elle a été bombardée. Plus personne ne s’aventure donc sur cette route principale qui descend vers le sud de la bande de Gaza.
Je porte Walid dans mes bras et je tiens la main de ma femme. Sur mon dos, notre sac ; de son autre main, elle tire une valisette qui contient le reste de nos affaires. Nous marchons plus d’une demi-heure parmi des milliers de personnes : femmes, blessés, gens âgés, des enfants portant des sacs beaucoup plus lourds qu’eux.
Des militaires de l’armée israélienne sont stationnés sur un rond-point. Je sens la main de Sabah trembler dans la mienne. Le sol est jonché de dépouilles, de familles entières décédées visiblement lors d’une explosion, leurs affaires sont éparpillées autour. J’essaie d’attirer l’attention de Sabah sur moi pour qu’elle me regarde, moi, et non les cadavres.
Les soldats interpellent quelques hommes qui marchaient à côté de nous et leur ordonnent de retirer leur tee-shirt. Ils nous demandent de lever les bras et de présenter nos pièces d’identité. Je dois lâcher la main de Sabah pour montrer patte blanche, mais nous restons accrochés l’un à l’autre par nos coudes. La foule se resserre en file indienne. Le point de passage est composé de deux chars, de deux bulldozers et de sacs de sable derrière lesquels sont positionnés des snipers et des soldats au sol. Ils ont des appareils qui permettent de photographier les visages et vérifier les identités.
Un haut-parleur donne des instructions en arabe : « Toi avec le tee-shirt bleu, tu viens ici ! » L’homme sort de la file d’attente et disparaît derrière les soldats israéliens.
Devant nous, un jeune garçon de 17 ans tremble, terrifié. J’aimerais le rassurer : « Ne t’inquiète pas, ils ne vont pas te tuer. Si tu as peur, tu vas attirer l’attention sur toi. Au pire ils t’arrêteront mais ils ne te tueront pas. » Je conseille à un homme qui porte une casquette de l’enlever.
« Regarde les chars, Walid, wooow ! Regarde les bulldozers ! Toi qui adores ça ! » De son côté, ma femme fixe un point devant elle, le visage fermé.
Le haut-parleur crie : « Toi, l’homme qui porte le bébé ! » Sabah se tend, elle me serre le bras très fort. Je fais comme si je n’étais pas concerné, comme si je n’étais pas leur cible. Soulagement, ce n’est pas moi qu’ils appelaient.
De l’autre côté du check-point, je souffle en remettant ma carte d’identité dans ma poche, et je dis à Sabah de ranger la sienne. Je lui propose que nous fassions une pause, mais elle refuse. Elle veut avancer, s’éloigner le plus possible de cet endroit.
Nous marchons jusqu’à trouver une nouvelle charrette, tirée par un cheval. Je demande au conducteur de le payer pour un trajet « privé », juste pour ma famille : je crains de la partager avec des inconnus. En effet, le risque de tomber sans le savoir sur quelqu’un qui serait ciblé par l’armée israélienne est trop grand.
Puis une deuxième charrette, cette fois-ci tirée par un âne, nous emmène jusqu’à Nousseirat. Autour de nous, une foule dense. Nous sommes bien loin de la cité fantôme qu’est devenue Gaza-Ville. Ici, il y a des magasins ouverts, des marchands ambulants qui proposent des boîtes de conserve, des vendeurs de sandwichs. Il y a des écoles surpeuplées de déplacés. Walid est surpris de voir autant de monde. Je ne lâche jamais mon téléphone, je filme absolument tout.
Enfin, c’est un taxi qui nous conduit retrouver les fils de Sabah. Sur la route, nous achetons des shawarmas pour tout le monde. Les retrouvailles sont émouvantes, nous pleurons tous de joie. Les garçons veulent repartir avec nous, mais leur oncle refuse, alors nous leur promettons de revenir les voir très rapidement.
À présent, nous devons trouver un refuge. À ce stade, nous avons trois options d’hébergement : à Khan Younès, Deir el-Balah et Rafah. Ce sera Rafah, la ville la plus au sud. Les Israéliens descendent du nord et ce sera sûrement le dernier lieu visé par une incursion terrestre.
Pour les ultimes kilomètres de notre périple, nous prenons un taxi. Walid sourit toujours. La fenêtre de la voiture est ouverte, il a les cheveux au vent, il est heureux. Moi aussi. Je me dis que mon « cirque » a fonctionné, qu’il pense toujours que tout cela est un jeu. Je ne l’ai pas senti effrayé lors de cette journée où nous avons fui la mort. Je suis soulagé. Je lis la même chose sur le visage de Sabah.
À Rafah, nous nous installons dans un petit appartement loué par des amis que nous avons contactés. Nous retrouvons une salle de bains, une chambre, et un salon avec des matelas pour nous mettre à l’abri. L’autre chambre du logement est occupée par un couple.
Je sors faire quelques courses et laisse mon téléphone à Sabah. Le réseau téléphonique revient quelques minutes, elle est rapidement submergée de messages : sans informations depuis plus de vingt-quatre heures, tous mes amis s’inquiètent. Pour envoyer les vidéos, je demande à mes nouveaux voisins où je peux trouver du réseau internet : la Banque de Palestine propose trente minutes de wifi gratuit, me dit-on. Sur place, des dizaines d’autres personnes tentent, comme moi, de donner et de prendre des nouvelles. Je m’installe sur une chaise en plastique que j’ai emportée, je me colle à la vitrine et rejoins mes amis, la plupart journalistes, sur WhatsApp : « Bonjour les amis, toujours vivants. » Je les sens à la fois soulagés d’avoir de mes nouvelles, et stupéfaits par mes vidéos. Certains demandent s’ils peuvent les réutiliser pour raconter à leurs auditeurs et téléspectateurs ce que nous vivons. Les heures passent et mon témoignage fait réagir l’opinion publique française mais aussi internationale. Au Canada, aux États-Unis, des médias diffusent mon exode familial. Il faut dire que peu d’images sortent de Gaza. Je me promets à cet instant de me faire le porte-voix de tous ces blessés que nous avons croisés sur notre chemin, ces 11 000 morts depuis le début de la guerre dépourvus de sépulture, ces familles victimes d’humiliation.
Le soir, une fois tout le monde couché, je m’enferme dans la salle de bains de l’appartement. Je repense aux dernières vingt-quatre heures, et je craque. Je revois Ahmad gisant au sol dans une flaque de sang, et mes larmes coulent. Je relâche toute la tension de la journée, toutes les émotions que j’ai enfouies en moi, que j’ai voulu cacher à Sabah. C’est dur d’être le « voisin le plus fort », l’« ami le plus rassurant », le « papa le plus drôle », le « mari le plus optimiste ». Ce soir, une fois en sécurité et seul face à moi-même, je m’effondre.
Rami Abou Jamous (Prix Bayeux 2024) est écrivain et journaliste, dernier ouvrage paru : Gaza, Vie (Stock, 2025).


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