Avec le lancement du mandat du président Joseph Aoun et la rapidité avec laquelle Nawaf Salam a été désigné Premier ministre, les Libanais ont cru que les choses allaient désormais évoluer très rapidement. Mais voilà que la formation du nouveau gouvernement prend plus de temps que prévu. Certes, nous sommes encore loin de la lenteur habituelle du processus, puisque les tractations n’en sont qu’à leur troisième semaine, mais il est clair que de nombreux obstacles entravent la naissance du gouvernement.
Derrière ces divergences somme toute ordinaires, les milieux du tandem chiite estiment qu’il y a peut-être une intention cachée, celle d’exclure totalement le Hezbollah du prochain gouvernement. Aux yeux de ces milieux, depuis quelques jours, les indices en ce sens se multiplient, même si aucun d’eux n’est encore déterminant. Il y a eu ainsi les déclarations des deux élus américains Darrell Issa et Darin LaHood qui ont appelé à la formation d’un gouvernement dans lequel le Hezbollah ne serait pas représenté, directement ou non. Il y a eu aussi plusieurs déclarations de figures
américano-libanaises ou en tout cas proches des Américains, ainsi que celles de formations de l’opposition, comme les Forces libanaises, qui protestent contre la possibilité donnée au Hezbollah de participer indirectement au choix des ministres chiites. Même si jusqu’à présent, rien de concret n’a été réalisé, ces différentes parties cherchent à étouffer ce scénario dans l’œuf. Le chef de l’État a toutefois répété jeudi qu’il ne veut exclure aucune partie de la formation du gouvernement et qu’il s’agit de donner naissance à un gouvernement qui rassemble. De son côté, Nawaf Salam a fait une déclaration dans ce même sens. Mais du côté du tandem chiite, on craint les critiques véhiculées par les médias adressées à la proposition du président de la Chambre au sujet du portefeuille des Finances. Nabih Berry avait en effet proposé le nom de l’ancien ministre Yassine Jaber, qui n’est pas membre d’Amal même s’il en est proche, mais plusieurs parties se sont opposées à ce choix. Ensuite, il y a eu le rejet, toujours selon les médias, par Nawaf Salam de plusieurs noms proposés par le Hezbollah pour le ministère de la Santé. Le tandem chiite a ainsi l’impression qu’on veut l’écarter pour ouvrir la voie à des personnalités chiites indépendantes, mais surtout pour mettre définitivement un terme à ce qu’il appelle « l’esprit de la résistance », au sein de la communauté chiite. Il s’agirait en quelque sorte de profiter de l’affaiblissement du tandem, et en particulier du Hezbollah après la guerre pour réduire aussi son poids politique, en préparation des législatives de 2026. C’est pourquoi, sans le dire clairement, il laisse entendre qu’il ne compte pas se laisser faire. D’ailleurs, les équipées nocturnes de convois de mobylettes dans certains quartiers de la capitale, qui n’ont pas été revendiquées par une partie en particulier, ont été perçues comme un message clair de la part du tandem pour marquer son refus de toute tentative d’exclusion politique. Certes, le mouvement Amal a dénoncé ces convois dans un communiqué publié le lendemain, et le Hezbollah a laissé entendre qu’il n’était pas impliqué dans cette démarche. Mais en politique, ces convois sont interprétés différemment.
Ce message a-t-il été reçu ? Des informations données hier par les milieux proches de M. Salam laissent entendre que la question de l’attribution du portefeuille des Finances a été réglée. Si cette information se précise, cela signifie qu’un des principaux obstacles qui entravent la formation du nouveau gouvernement a été levé. Toutefois, le problème avec le Hezbollah reste entier, puisque ses propositions n’ont pas été retenues pour l’instant. Un autre problème est aussi apparu et il consiste dans le fait que le président de la République et le Premier ministre désigné veulent pouvoir choisir sans la moindre interférence un ministre de chaque communauté. Ce qui devrait ainsi leur permettre de choisir seuls un des 5 ministres chiites (En principe, deux sont choisis en coopération avec Amal, deux autres en coopération avec le Hezbollah et le cinquième serait partagé entre les deux formations du tandem et les responsables). Or, c’est justement ce cinquième ministre chiite que les responsables voudraient choisir seuls. La raison évoquée est qu’il s’agirait d’un premier pas en vue de « la libération de toutes les communautés du joug de leurs représentants politiques », en vue de parvenir à un véritable changement. Et les responsables laissent entendre que cette demande ne concerne pas seulement la communauté chiite, mais les autres aussi.
Toutefois, pour le tandem, il s’agirait d’une volonté de la part des responsables d’éviter une réédition de ce qui s’était passé en novembre 2006, lorsque les ministres chiites avaient démissionné du gouvernement présidé à l’époque par Fouad Siniora, créant ainsi un problème confessionnel dans le pays. À l’époque, le Premier ministre avait passé outre à cette considération et il avait maintenu son gouvernement même sans les ministres chiites (et sans le ministre de la Défense Yaacoub Sarraf qui avait démissionné en solidarité avec ses collègues). Ce qui avait poussé Amal et le Hezbollah à organiser un sit-in au centre-ville, à quelques mètres du Sérail, à partir du 1er décembre 2006, paralysant pratiquement le cœur de la capitale pendant plus de 500 jours. Le sit-in a été levé le 21 mai 2008 après l’accord de Doha, qui avait abouti à un accord sur l’élection du président Michel Sleiman et la formation d’un gouvernement d’union nationale.
Mais à l’heure où le Hezbollah et même le mouvement Amal se sentent pris pour cibles, le tandem ne compte pas lâcher la carte qui lui permet de priver le gouvernement de la participation de la communauté chiite et donc de son caractère national rassembleur, surtout qu’il détient la représentation parlementaire de cette communauté. Mais finalement, tout dépendra des pourparlers en cours et des exigences étrangères si elles se confirment.
Les milices armées doivent être exclus du gouvernement tant qu'ils sont armées. C'est drôle de laisser ces gens choisir le ministre des finances. C'est eux qui ont plongé le Liban dans une crise financière inédite. S'ils réussissent à imposer leurs choix, les investissements étrangers risquent de rester à l'étranger.
13 h 40, le 01 février 2025