Des participants au sit-in organisé le 7 janvier devant le Palais de justice de Beyrouth. Photo Claude Assaf
Le gouvernement libanais réuni mardi a décidé d'extrader l’opposant et poète Abdel Rahman Qardaoui vers les Émirats arabes unis, a annoncé le ministre sortant de l'Information Ziad Makari, à l'issue du Conseil des ministres.
Plus tôt dans la journée un sit-in avait été organisé devant le Palais de justice pour demander au gouvernement de ne pas extrader M. Qardaoui. « Nous demandons au gouvernement libanais de ne remettre l’opposant et poète Abdel Rahman Qardaoui ni à l’Égypte ni aux Émirats arabes unis », ont réclamé des ulémas, des juristes et des représentants d’ONG nationales et internationales, au cours du sit-in. Cette mobilisation visait à exprimer leur solidarité avec l’activiste, objet de deux demandes d’extradition émanant des autorités égyptiennes et émiraties.
Abdel Rahmane Qardaoui avait été arrêté le 28 décembre à Masnaa, un point de passage frontalier entre la Syrie et le Liban. Il revenait d’un séjour à Damas au cours duquel il avait diffusé une vidéo sur l’esplanade de la mosquée des Omeyyades pour célébrer « la victoire de la révolution syrienne contre le tyran Bachar el-Assad », tout en préconisant « de prochaines victoires en Égypte, en Tunisie et en Libye ». « Nous demandons à Dieu de permettre au peuple et au nouveau commandement syriens d’affronter tous les défis maléfiques que dressent les comploteurs, notamment les régimes sionistes arabes », avait-il ajouté, désignant « les Émirats arabes unis (EAU), l’Arabie saoudite et l’Égypte ».
L’activiste égyptien est le fils du cheikh Youssef Qardaoui, leader spirituel des Frères musulmans, que la justice égyptienne avait condamné par contumace et qui est décédé au Qatar en 2022. Lui-même critique du pouvoir égyptien qui avait renversé en 2013 l’ancien président Mohammad Morsi, issu de la mouvance islamique, il fait l’objet d’un mandat d’arrêt délivré par le Conseil des ministres arabes de l’Intérieur, suite à un jugement de condamnation rendu en 2017 par la justice égyptienne, notamment pour « incitation à la violence et diffusion d’informations mensongères ».
« Nous avons à reconstruire le pays »
Après la diffusion de la vidéo et le retour au Liban de M. Qardaoui, la justice émiratie a demandé son extradition pour ses positions hostiles aux EAU et son incitation présumée à y troubler l’ordre public. C’est sur base de cette requête que le parquet de cassation a ordonné le 3 janvier son maintien en détention.
Pour ce qui est des demandes d’extradition, il revient au Conseil des ministres et non à la justice de trancher, après avoir examiné un rapport accompagné de recommandations juridiques préparées par le procureur général près la Cour de cassation, Jamal Hajjar. C’est cette décision d’extradition que redoutaient les participants au sit-in.
Interrogé par L’Orient-Le Jour, l’avocat de Abdel Rahmane Qardaoui, Mohammad Sablouh, affirme que lorsqu’il est entré en contact avec le bureau du Conseil des ministres pour tenter d’empêcher que le gouvernement décide de le livrer, un fonctionnaire du bureau lui a répondu : « Nous avons à reconstruire le pays. » Pour Me Sablouh, il s’agissait d’une référence à l’aide des EAU sur laquelle comptent les autorités libanaises après les destructions causées par la guerre avec Israël. L’Orient-Le Jour a tenté de joindre, mais sans succès, le bureau du Conseil des ministres pour essayer de vérifier l’affirmation de l’avocat.
Pendant le sit-in, ce dernier s’était interrogé sur la rapidité de la procédure judiciaire dans le cas de son client, faisant remarquer que « le procureur général Jamal Hajjar était exceptionnellement présent à son bureau vendredi, un jour où il n’a normalement pas de permanence au Palais de justice ». L’avocat n’a pas manqué de faire une comparaison avec la remise en liberté de la petite-fille de Rifaat el-Assad et de sa mère, « trois jours après leur arrestation ». Les deux femmes avaient été libérées le 2 janvier, après leur arrestation pour usage de faux passeports.
Prenant la parole, l’avocate Hala Hamzé a mis l’accent sur une convention entre le Liban et des pays arabes, dont l’Égypte, selon laquelle « on ne peut extrader un individu pour ses opinions politiques ». « Le jugement égyptien est prescrit par le délai quinquennal (2022) », a-t-elle ajouté, évoquant en outre une convention à laquelle adhère le Liban qui stipule « l’interdiction d’extrader un détenu vers un pays où il risque d’être torturé ».
Pour sa part, un représentant de l’organisation Liban-Nations unies, Ahmad Taleb, a mis l’accent sur la nécessité de protéger « tout individu qui exprime son opinion de manière démocratique », rappelant que la loi libanaise ne punit pas un tel acte.
À son tour, le cheikh Sami Khatib, un uléma représentant les Comités islamiques, a exhorté le gouvernement à « ne pas se compromettre pour des raisons politiques ». Pour le religieux, l’activiste ne devrait pas en tout état de cause être extradé vers les Émirats arabes unis, dont il n’est pas un ressortissant. Il a demandé que M. Qardaoui, également citoyen turc, soit remis à la Turquie, qui avait fait une demande en ce sens peu après son arrestation. L’avocat de ce dernier affirme à cet égard que l’ambassadeur turc s’est réuni mercredi avec le chef du gouvernement sortant Nagib Mikati pour discuter de la question.
À la fin du sit-in, les participants au mouvement de solidarité ont publié un communiqué dans lequel ils affirment qu’en cas d’extradition, ils poursuivront les responsables libanais « devant la justice européenne » pour « violation des conventions et traités internationaux, notamment ceux relatifs à la lutte contre la torture ».


