Les travaux sur l’anthropologie culturelle, la culture, l’acculturation et la citoyenneté multiculturelle sont fondamentaux au Liban en vue d’une approche culturelle, c’est-à-dire qui se rapporte aux comportements des Libanais, mentalités et valeurs.
1. L’anthropologie culturelle. Les travaux de Sélim Abou sont fondamentaux. Mounir Chamoun développe aussi une perspective en psychologie et psychanalyse bien plus large qu’individuelle et de rapports sociaux. Il détermine en politique nombre de considérations dans son étude sur l’ethnotype libanais. Il se réfère à un travail antérieur de Paul Griéger qui, conscient du problème, écrit en note : « Nous avons intentionnellement laissé de côté certains aspects de l’ethnotype libanais, aspects intellectuel, professionnel, politique, etc., faute de documents suffisamment nombreux. »
Le problème crucial au Liban en psychologie politique et psychanalyse porte sur huit problèmes fondamentaux en ce qui concerne les mentalités et pour la gouvernabilité d’avenir du Liban pluraliste :
- L’acculturation de l’État, notamment à travers une historiographie à la fois scientifique et réaliste.
- Le sens de la res publica, par essence transcommunautaire, à l’encontre d’un individualisme forcené.
- La remédiation au complexe de la Sublime Porte.
- La mémoire collective et partagée en vue d’une immunité nationale.
- La remédiation à la propension à la compromission musâwama, équilibrisme, positionnement, chatâra (« débrouillardise »), ma’lech (« ça ne fait rien »)… en matière de souveraineté et de res publica.
- La remédiation à la primarité du tempérament en vue de l’engagement de politiques publiques à moyen et long terme.
- La rationalité dans l’appréhension du régime constitutionnel libanais dans son historicité et en perspective internationale et comparée.
- Application au quotidien et dans la vie publique du principe de l’hymne national libanais : « Notre verbe est action » Kawluna wa-l-‘amal.
2. Le Liban condamné périodiquement à s’autodétruire ? La perspective en psychologie politique et psychanalyse est d’une importance telle au Liban qu’elle est à la source des conditions de gouvernabilité du Liban pluraliste et pour la récupération de la confiance en un Liban enfin stable et souverain.
Il faut ici rappeler deux ouvrages où les auteurs sont conscients des risques d’un Liban condamné périodiquement à s’autodétruire. Jonathan Randal est fort explicite : La guerre de mille ans – Jusqu’au dernier chrétien, jusqu’au dernier marchand, la tragédie du Liban (Grasset, 1984). Jean-Marie Quémener a écrit : Liban, la guerre sans fin (Plon, 2017). La réflexion sur l’État n’est pas exclusivement juridique, mais aussi culturelle, mémorielle et pédagogique. Jean Ducruet, recteur de l’USJ (Université Saint-
Joseph), le relève clairement en 1994.
Les obstacles à l’extension de la psychanalyse en vue du diagnostic et de la thérapie dans la vie publique résident dans la culture arabo-
musulmane. Mounir Chamoun le relève avec nombre d’exemples pertinents. Il y a une exigence de faire sortir la psychanalyse d’une certaine désincarnation par rapport à la totalité de la réalité humaine. Nombre de comportements politiques libanais découlent de la psychologie historique.
Le recul du fondement humain des sciences dites humaines, et surtout l’absence d’approche anthropologique de la culture, tout propos sur la culture au Liban se trouve réduit à des problèmes de littérature, philosophie, arts, patrimoine… alors qu’il s’agit aussi de mentalités, d’habitudes, de psychologie sociale et de comportements ! On relève l’absence, depuis des années au Liban, de recherches anthropologiques sur les mentalités, au Liban et dans la pensée arabe en général. Cette pensée est rivée sur les superstructures dans des sociétés où des opportunités et des dérives sont ailleurs.
Avec l’extension d’une conception idéaliste de la culture, avons-nous conscience de la signification profonde de culture en langue arabe ?
Thaqâfa, muthâqafa et tathâquf en langue arabe signifient taqwîm al-i’wijâj (« redresser les failles, les dérapages »), d’après Lisân al-Arab d’Ibn Manzour, d’après al-Munjid, et le dictionnaire trilingue al-Mawrid al-thûlâthî de Rouhi Baablbaki (to straighten, adjust, make straight).
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L’« Exhortation apostolique post-synodale des évêques pour le Liban », proclamée par le pape Jean-Paul II au Liban le 10 mai 1997, relève, en caractères italiques dans le texte : « Ce qu’il faut promouvoir, c’est une nouvelle mentalité… » (clause 9).
Dans sa conférence au Cénacle libanais, le 12 juin 1950, Georges Naccache pointe et cible « le procès de l’intelligence libanaise » : « Ce que le Libanais réalise en tant qu’individu, il passe son temps à le démolir lorsqu’il adhère à la nation. »
Il faudra désormais que des Libanais, en matière d’indépendance, de souveraineté, d’État disent : Non !
Des publications de l’Université Saint-Joseph, dans le cadre de la chaire Unesco d’étude comparée des religions, de la médiation et du dialogue, dans la perspective d’une anthropologie culturelle libanaise élargie et des pères fondateurs, développent et proposent des actions nationales, culturelles et pédagogiques.
Note : le texte est un extrait d’un ouvrage à paraître en janvier 2025.
Antoine MESSARRA
Chaire Unesco-USJ
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