Une vue aérienne de l'autoroute reliant Beyrouth au sud du pays, au lendemain du cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah, le 28 novembre 2024. Des dizaines de milliers de déplacés ont pris la route pour retrouver leur maison, au Liban-Sud. Photo AFP
Pour un temps, la guerre a pris fin au Liban. Le 27 novembre au petit matin, treize mois après le déclenchement du front de « soutien par le Hezbollah, se mettait en place un cessez-le-feu au Liban entre Israël et le parti chiite, pour une période d’au moins 60 jours. Sa prolongation dépendra du respect des 13 points de l’accord par les deux belligérants. Dans ce calme précaire, alors que l’armée israélienne occupe toujours une bande frontalière au sud du pays, des habitants de la capitale, visés par plusieurs frappes dans certains quartiers lors des deux mois écoulés, réagissent aux événements qui les ont marqués depuis l’intensification de l’offensive israélienne le 23 septembre.
« Dieu merci, j’ai du triple vitrage ! »
La discussion débute sur la corniche à Aïn el-Mreissé. Face à la mer, Rima* travaille pour une clinique mobile, garée à côté d’elle. La trentenaire n’a pas envie d’entendre encore parler du conflit. Car pour elle, ce sont tous les sons de la guerre qui resteront : « Les frappes, les drones, les ambulances : pour moi, ça n’était que du bruit, tout le temps. » Elle affirme ne jamais les oublier, avoir malgré tout appris à vivre avec. Dans les rues du quartier de Hamra, visé par une frappe israélienne la veille du cessez-le-feu, Nicolas, 57 ans, se rappelle les frappes assourdissantes qui ont tué l’ancien secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, le 27 septembre, dans la banlieue sud de Beyrouth, pilonnée par l’armée israélienne ensuite. « Rien ne nous avait préparés à cela : c’était le tournant du conflit. » Rien ne semblait non plus avoir préparé Élia, 30 ans de moins, au cessez-le-feu. Le jeune homme est resté pendu à l’actualité toute la nuit. Pour lui, si la guerre ne s’arrêtait pas ce jour-là, elle s’étendrait : « Et j’en étais sûr, on allait mourir. »
Pour se rendre dans le quartier de Saïfi, épargné par les frappes israéliennes mais jouxtant la place des Martyrs où des dizaines de déplacés avaient jusqu’alors trouvé refuge, l’on parcourt la corniche jusqu’au front de mer et ses larges étendues de béton. Ici sont encore garées des voitures chargées de matelas, les coffres remplis de ce que chacun a pu emporter à la hâte. Une fois dans ce quartier chic du centre de la capitale, l’on passe devant la boutique de Loulou, rentrée de Turquie au lendemain du cessez-le-feu, où elle a vécu ces deux derniers mois. La jeune femme admet ne pas avoir assidument suivi le conflit et concède ne pouvoir nommer un moment de la guerre qui lui restera. Wechik, employée de maison originaire d’Éthiopie, se souvient, elle, avoir pleuré en apprenant l’assassinat de Hassan Nasrallah, « cet être humain comme les autres ». Avant de quitter le quartier, on croise Albert. Voir les enfants dormir dans les rues lui était insupportable, mais cette guerre n’était pas la sienne. Il l’a vécue depuis son appartement à Saïfi, vue sur la place des Martyrs, et admet n’avoir rien entendu : « Dieu merci, j’ai du triple vitrage ! »
« Guerre, cessez-le-feu, traumatisme »
En remontant la grande avenue reliant le centre-ville à Achrafieh, l’on s’approche du quartier de Basta, jouxtant celui de Noueiry. S’enfoncer dans les rues qui arborent ici des drapeaux verts du mouvement Amal, là des portraits de l’imam Moussa Sadr, c’est revenir sur le lieu de frappes dont l’armée israélienne a tapissé les alentours ces dernières semaines. Assis au fond de sa boutique, Taleb se rappelle celle de samedi dernier. Celle qui a réveillé toute la capitale à 4h du matin, englouti un immeuble de huit étages et fait 29 tués selon un dernier bilan provisoire. « Pour moi, cette frappe a eu lieu dans mon salon. » Il était seul à la maison, la famille mise à l’abri hors de la ville. Pas celle de Rodaina : à quelques centaines de mètres plus loin, la sexagénaire ne tient pas en place lorsqu’elle se replonge dans « les dix frappes » qui ont touché son quartier. Parents, enfants étaient présents : « Le dernier soir, c’était un cauchemar. »
La discussion se termine dans les pentes de la colline d’Achrafieh. Attablé à la terrasse d’un café, Chadi embraye instantanément sur la mort de Hassan Nasrallah. Sa fille de 12 ans mentionne aussi l'événement, même si elle reconnaît avoir « un peu oublié le reste. » C’est cette capacité à omettre les moments les plus durs que Jihane, quelques rues plus loin, aurait voulu conserver de l’enfance. « Les petits oublient. Nous, adultes, nous nous souvenons de tout », dit la quadragénaire. Sa chronologie du conflit tient en trois mots : « guerre, cessez-le-feu, traumatisme. » Agitée, c’est l’arrêt des combats qu’elle retiendra, bien qu’elle admette que le plus dur reste pour elle à venir : « Je suis traumatisée et je n’ai encore rien digéré. » Vers la place Sassine, avant de partir, on rencontre Ghada, attendant en bas de l’immeuble que ses enfants rentrent de l’école. Ce quartier n’est pas le sien : la quinquagénaire vient de Meis el-Jabal, un village du Liban-Sud à deux kilomètres de la frontière avec Israël. Les images de sa maison pulvérisée par l’armée israélienne, le 4 novembre, l’ont marquée à vie. Ghada ne croit pas au cessez-le-feu, dit avoir tout perdu. Sauf, peut-être, l’espoir : « C’est tout ce qui nous reste. »
*Les noms de famille ont été préservés.


