Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole

Silence on tue !

Plus assourdissant que le fracas des bombes, c’est incroyable comme le silence peut devenir insoutenable.

Imaginez que des bombes s’écrasent au cœur de Paris et que le sud de la France vienne d’être envahi !

De Bordeaux jusqu’à Grenoble, en passant par Toulouse, Montpellier, Marseille et Nice, toute la moitié sud de la France serait sous les bombes ! Mais aussi tout le Grand Est : Metz, Nancy, Colmar, Mulhouse, Strasbourg…

À l’échelle de la France, c’est ce que représente la guerre actuelle au Liban, ce tout petit pays de 10 452 km², soit la superficie d’un département français. Un des derniers bilans du ministère de la Santé libanais fait état de 2 787 morts, 12 772 blessés et 1 300 000 déplacés, soit près d’un quart de la population libanaise.

N’est-elle pas belle, la vie des Libanais ? Ils vont à la plage, ils font la fête, ils se réunissent en famille et soudain, boum ! Soudain, les bombes se (re)mettent à tomber du ciel, et on dit à celles et ceux qui y ont échappé de boucler leurs valises et de filer, c’est parti pour des vacances à durée indéterminée.

« Où va-t-on ? » se demandent-ils.

« Où vous voulez, cela nous est égal », répondent les bombes.

« Partez, car nous arrivons sur votre capitale et vos villages. »

Mais les bombes sont aveugles, elles ne s’inquiètent pas de savoir qui elles tuent. Depuis quelques semaines, c’est plus de 500 enfants innocents qui sont morts par la décision délibérée d’un gouvernement que rien ne semble pouvoir arrêter.

Au-delà de la guerre, la crise humanitaire sans précédent : près de 2 millions de réfugiés étrangers vivent au Liban depuis des années (1,5 million de Syriens et 500 000 Palestiniens) sur un total de 5,5 millions d’habitants, soit près de 40 % de la population. En France, cela équivaudrait à plus de 27 millions de réfugiés. Le Liban détient le triste record du monde du nombre de réfugiés.

Depuis plusieurs semaines, un quart de la population a été déplacé de force dans le pays.

Au-delà de la crise humanitaire, la crise économique et politique : effondrement de la livre libanaise, plus d’activité économique, blocage des comptes bancaires depuis 2019, explosion au port de 2020, pas de président depuis deux ans, pas de services publics, pas de système de santé... Dans ce contexte et avec des bombardements incessants sur l’ensemble du pays et une invasion terrestre du Sud, c’est l’existence même du Liban qui est en danger.

Avant de le (re)voir partir en fumée, laissez-moi vous raconter le Liban.

Ce petit pays longeant la côte a longtemps été considéré comme « la Suisse du Moyen-Orient », c’est un contraste éblouissant entre traditions millénaires et énergies modernes. Nous avons Baalbeck qui abrite de merveilleuses ruines romaines. Nous avons Beiteddine, un magnifique palais du XXVIIIe siècle. Nous avons Batroun, le château, le vieux port, les remparts datant de l’époque phénicienne. Nous avons Byblos et son trésor archéologique. Nous avons la sublime forêt des Cèdres. Nous avons Harissa et l’immense statue de Notre-Dame du Liban. Nous avons les extraordinaires grottes naturelles de Jeita. Nous avons Jezzine, son impressionnante cascade et son artisanat local. Nous avons Saïda dont l’histoire remonte à plus de 4 000 ans avant Jésus-Christ. Nous avons Tyr et son port phénicien, ses routes romaines et byzantines. Et nous avons Beyrouth, ses mosquées, ses cathédrales et son incroyable vie nocturne.

Chaque année depuis ma plus tendre enfance (du moins en temps de paix), j’y retrouve mes plages, mes montagnes et ces nuits où la fête ne connaît pas de fin. C’est là que j’ai pris les plus gros coups de soleil, les plus gros fous rires et les plus belles nuits blanches. Beyrouth ne dort jamais.

Mon cher Liban, toi qui gardes en tes terres mes plus doux souvenirs, la fête est finie.

Et pour la Française que je suis devenue, le silence de l’Occident est assourdissant.

Mes parents ont été contraints de quitter le Liban sous les bombes et se sont réfugiés en France, j’avais 4 ans. Me voilà dans un nouveau pays dont je ne connais ni les codes ni la langue. Je ne veux qu’une chose, c’est retrouver ma famille, mes camarades, ma ville, mon pays, mon Liban. Mais c’est ainsi, et c’est à Paris que je grandis.

Comme tant d’autres, j’appartiens désormais à une autre nation. J’ai épousé la France et mes enfants n’ont plus que quelques mots et quelques références culinaires comme signe de vague rattachement à un pays, à une langue et à une culture qui leur semblent si lointains. Le Liban est-il condamné à perdre les siens, petit à petit ?

La diaspora libanaise compte près de 14 millions de personnes, soit 3 fois la population du pays. À l’échelle de la France, cela reviendrait à dire que 200 millions de Français vivent un peu partout dans le monde, fuyant la guerre qui ravage régulièrement leur pays.

On dit des Libanais qu’ils sont résilients, je pense qu’ils sont épuisés et impuissants.

La guerre de 1975 à 1992 est celle qui a fait fuir mes parents et qui m’a fait arriver en France.

La guerre 2006 est celle qui a nourri ma soif d’écrire et de comprendre.

Celle de 2024 est celle qui me condamne à regarder, impuissante, l’histoire se répéter.

Au-delà des chiffres, il y a des prénoms, des noms, des âges, des rêves, des loisirs, des talents, des histoires d’amour et d’amitié, des fous rires, des larmes de joie.

Vivre, n’est-ce pas aimer, apprendre, transmettre, partager, regarder, ressentir, s’émouvoir, pleurer de rire ou de joie ? Nos vies auraient-elles une destinée différente selon nos origines? La vie des uns vaudrait-elle plus que la vie des autres ? Naître et vivre en paix et en sécurité serait-il réservé à certains selon leur communauté et leur religion ?

La vie des Libanais serait-elle condamnée à n’être que colère, peur et tristesse ? Sont-ils condamnés à l’exil éternel ?

À l’ère des réseaux sociaux, nous assistons en direct à ces massacres et à ces déplacements de population. Nos cœurs sont-ils devenus si froids que nous détournons le regard de ces atrocités ? Est-ce là la fin de notre humanité ?

Je suis l’une des vôtres, Française, pourtant mon rituel quotidien consiste désormais à m’enquérir de mes parents et de mes proches, plusieurs fois par jour, afin de m’assurer qu’ils sont encore en vie. Je suis l’une des vôtres, pourtant lorsque vous me demandez comment je vais, je me sens comme à des années-lumière de votre réalité.

Mon cœur saigne du matin au soir, et le silence qui entoure cette tragédie me déchire.

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique « Courrier » n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.

Plus assourdissant que le fracas des bombes, c’est incroyable comme le silence peut devenir insoutenable.Imaginez que des bombes s’écrasent au cœur de Paris et que le sud de la France vienne d’être envahi ! De Bordeaux jusqu’à Grenoble, en passant par Toulouse, Montpellier, Marseille et Nice, toute la moitié sud de la France serait sous les bombes ! Mais aussi tout le Grand Est : Metz, Nancy, Colmar, Mulhouse, Strasbourg…À l’échelle de la France, c’est ce que représente la guerre actuelle au Liban, ce tout petit pays de 10 452 km², soit la superficie d’un département français. Un des derniers bilans du ministère de la Santé libanais fait état de 2 787 morts, 12 772 blessés et 1 300 000 déplacés, soit près d’un quart de la population libanaise.N’est-elle pas belle, la vie...
commentaires (1)

Je partage tellement tes mots et tes indignations. Merci pour cet état des lieux, puisse le Liban se libérer de ces propres chaînes !!!

Christian Rahal

23 h 34, le 03 août 2025

Commenter Tous les commentaires

Commentaires (1)

  • Je partage tellement tes mots et tes indignations. Merci pour cet état des lieux, puisse le Liban se libérer de ces propres chaînes !!!

    Christian Rahal

    23 h 34, le 03 août 2025

Retour en haut