L’une des affiches du film documentaire de Mona Hammoud. Photo DR
Il y a ceux qui par le biais de la comédie veulent changer le régime. Ceux qui s’amusent à critiquer la société. Ceux qui cherchent juste à faire rire la salle de leurs déboires amoureux, familiaux, professionnels, etc. Et ceux pour qui l’humour sur scène est une thérapie, voire un mécanisme de survie.
Le panel d’humoristes libanais choisi par Mona Hammoud dans le documentaire qu’elle consacre à la scène du rire au Liban coche toutes ces catégories. Sachant que la dernière, en l’occurrence « le mécanisme de survie », leur est commune à tous. Pour ne pas dire à l’ensemble des Libanais constamment soumis à des événements funestes !
Dans La Force du coquelicot, premier film de cette journaliste franco-libanaise qui s’est nouvellement tournée vers la réalisation, la caméra suit en coulisses cinq étoiles montantes du stand-up libanais. On nomme : Wissam Kamal, John Achkar, Chaker Bou Abdalla, Stéphanie Ghalbouni et Mohammad Baalbaki.
De salles de spectacle en avions, de cafés en refuges personnels de décompression, la jeune femme s’immerge dans le quotidien de ces amuseurs publics de manière à mettre en lumière des facettes intimistes de leur profession.
De gauche à droite : Stéphanie Ghalbouni, John Achkar, Chaker Bou Abdalla et Wissam Kamal. Photomontage
Elle lève le voile sur ce qui les fait tenir dans ce pays en guerre, ce qui les fait se lever chaque matin avec le désir de faire rire dans un contexte où tout porte à déprimer, et sur ce qui leur donne cette « force du coquelicot ». À savoir cette persévérance, cette résilience, cet ancrage à leur terre, leur terreau créatif, en dépit de toutes les difficultés que symbolise cette fleur vulnérable mais toujours renaissante.
En recueillant leurs petites histoires, celles de leurs parcours, leurs débuts, leurs inspirations, leurs motivations, les embûches et stéréotypes auxquels ils font face (une fille est moins drôle, elle ne peut pas s’exprimer vulgairement ni parler de sexualité par exemple…), c’est un portrait en filigrane du Liban que la réalisatrice esquisse. Avec sa liberté d’expression et ses tabous (on ne touche pas à la religion !), sa censure et son absence totale de soutien aux artistes, mais aussi, paradoxalement, l’incroyable sens de l’humour de son peuple qui fait feu de tout bois pour rire de ses tourments…
Journaliste devenue réalisatrice engagée
Née en France, de père libanais, Mona Hammoud y passe ses dix premières années, avant de se déplacer avec sa famille à Dubaï. Sa scolarité achevée, elle s’envole pour Beyrouth pour y entamer des études de journalisme à l’Université libano-américaine (LAU), qu’elle poursuivra à Paris par un master à l’École supérieure de journalisme (ESJ). De retour au Liban en 2014, elle intègre en tant que stagiaire la rédaction de L’Orient-Le Jour. C’est là qu’elle découvrira véritablement son pays d’origine, « grâce aux reportages sur le terrain ». « Une expérience qui a forgé ma vision journalistique, l’ouvrant à un plus large spectre incluant les enjeux sociaux et sociétaux dans le monde arabe », dit-elle.
Mona Hammoud, une caméra engagée. Photo fournie par la réalisatrice
Suivront quatre années libanaises au cours desquelles elle fera ses premières armes de reporter free-lance pour différents médias internationaux.
De retour dans l’Hexagone, Mona Hammoud poursuit ses correspondances pour le Wall Street Journal, la BBC Middle East, tout en travaillant pour des boîtes de production… Elle tente aussi, confie-t-elle, « l’aventure de RT France durant six ans ». Tout en gardant un lien puissant avec le pays du Cèdre. Où elle continue d’assurer la couverture sur le terrain de certains grands événements, à l’instar des manifestations d’octobre 2019…
Après avoir couvert pendant une dizaine d’années diverses crises sociales et politiques en Europe et au Moyen-Orient, elle décide d’abandonner « le rush des news » pour consacrer davantage de temps à son bébé, sans avoir pour autant la volonté de quitter le journalisme. « Je voulais juste freiner un peu le rythme trépidant et m’investir dans des formats plus longs ». Mais l’irruption du 7 octobre, et avec elle « le deux poids deux mesures des médias français », va changer diamétralement ses projections de carrière. Ne pouvant plus supporter de travailler avec des entreprises dont l’orientation éditoriale heurte ses convictions, la jeune femme décide de tourner définitivement la page de l’information pour se consacrer au documentaire. « Un domaine qui m’a toujours intéressée », confie-t-elle.
« La Force du coquelicot », c’est celle des Libanais
C’est en scrollant, il y a un an, sur la page Instagram du collectif de stand-up Awk.word que Mona Hammoud est tombée, dit-elle, sur ces cinq humoristes libanais dont les vannes aussi diverses et variées que leurs personnalités vont l’interpeller.
Un club des cinq du rire et de la dérision dont elle découvre le talent, « au moment même où une émission en background déroulait la somme des malheurs que traverse le Liban », relate-t-elle à L’Orient-Le Jour. « C’est là que ça a tilté dans ma tête. Je me suis demandé pourquoi on n’évoquait ce pays qu’à travers le prisme des informations négatives. Pourquoi on ne parlait jamais de sa scène artistique foisonnante, de ses musiciens, de ses comédiens, comme ceux que j’avais sous les yeux par exemple, et qui méritaient amplement d’être plus reconnus. Mes recherches ayant confirmé cette impression, j’ai décidé de m’y atteler moi-même. »
Mohammad Baalbaki sur la scène de Awk.word. Photo tirée de « La Force du coquelicot » en capture d’écran
Elle commence par proposer l’idée aux boîtes de production, qui toutes lui répondent systématiquement : « Un documentaire sur le stand-up libanais ? Le sujet est mignon. Mais tu ne voudrais pas nous faire plutôt quelque chose sur le Liban-Sud et ce qui s’y passe ? »
Refusant de « nourrir cet espèce de misérabilisme arabe larmoyant qu’ils recherchaient, à travers des images montrant des Libanais à terre, en train de pleurer, des femmes voilées et des maisons détruites… », Mona Hammoud décline les (alléchantes) propositions et reste accrochée à son projet. Quitte à le réaliser toute seule avec ses propres fonds.
Tourné au Liban dans un contexte difficile au cours de cette année 2024, son tout premier opus baptisé La Force du coquelicot, émouvant éclairage porté sur la scène du stand-up au pays du Cèdre, va faire la tournée des festivals. À commencer par le Dublin International Comedy Film Festival dans le cadre duquel aura lieu sa première le 29 novembre. « Il est également au programme du Inclucine Festival en Colombie, au Beyond Border International Film Festival en Inde », signale la nouvelle réalisatrice qui compte bien poursuivre dans cette voie du documentaire. En particulier celui qui contribue « à déconstruire les préjugés sur le monde arabe en valorisant la richesse et la diversité culturelle de la région », martèle celle qui croit fortement au pouvoir du « témoignage et de l’image ».


