L’académicienne, écrivaine et poète Tamirace Fakhoury. Photo DR
Comment êtes-vous devenue poétesse ?
J’ai publié mon premier recueil de poésie, Le pays de l’empereur et de l’enfant perdu, en arabe, à l’âge de neuf ans. En parallèle de mes études en sciences politiques, j’ai continué à me consacrer à l’écriture. Au fil des ans, j’ai publié une succession de recueils de poésie en français, aux éditions Dar an-Nahar : Aubades (1996), Contre-marées (2000), Poème absent (2004 ), Hémisphères (2008). Mes poèmes sont publiés aussi dans diverses revues et anthologies arabes et francophones, au Liban, en Europe et au Canada. Les thèmes de la géographie fragmentée, de la guerre et de l’après-guerre, et de l’amour fragile et fugace, traversent mon œuvre. J’ai actuellement deux manuscrits que j’espère publier.
Pourquoi avoir choisi d’écrire en français ?
Je crois que j’ai choisi le français car quand j’étais enfant, mon père me parlait souvent de la Révolution française, et ses turbulences ont hanté mon imagination. Je me demandais pourquoi le peuple libanais n’était pas en mesure de s’en inspirer pour renverser le système sectaire. C’était certes une vision naïve et romanesque de la France… Écrire de la poésie signifie domestiquer une langue, et j’ai développé un lien intime avec le français. Dans un contexte douloureux, la beauté de cette langue, ses métaphores et sa fluidité m’apportent beaucoup de joie.
Dans Crépuscule, le poème qui a été choisi s’intitule La guerre de 1982, c’est une sorte de prémonition des événements actuels. Le texte est court et percutant, condensant la façon dont j’ai vu la guerre quand j’étais enfant.
Les souvenirs de la guerre s’entrelacent avec des questions plus larges sur l’identité, la construction et le démantèlement de l’État et des frontières dans un monde fracturé. Le poème aborde des questions plus profondes au cœur de notre destin politique, qui est essentiellement notre destin personnel. Le politique est de l’ordre du personnel, c’est ce que la guerre nous rappelle au quotidien.
Quel est le sens de la publication d’un recueil poétique dans le contexte dramatique du Liban aujourd’hui ?
On me demande souvent comment je peux écrire de la poésie et travailler dans la recherche universitaire en sciences politiques. Les gens considèrent la poésie et les sciences politiques comme deux trajectoires contradictoires, mais ce n’est pas le cas.
Ma poésie me fournit cet espace où je peux raconter comment les conflits et les constructions multidimensionnelles de l’identité habitent les paysages quotidiens, les rues et les forêts, ainsi que les couchers de soleil au Liban. Ma poésie se compose de métaphores très évocatrices de la guerre, et d’une recherche continuelle de l’histoire de mon pays dans des géographies et des temporalités globales.
L’écriture me libère du joug de l’espace, du temps et des vieilles traditions qui ont contraint beaucoup d’entre nous au Liban. Elle me permet de réécrire une histoire inachevée, car je n’ai jamais vraiment pu comprendre comment les batailles se sont déroulées au Liban de 1975 à 1990. Par les mots, je donne un sens à l’ordre de l’après-guerre où la liminalité a été pour beaucoup d’entre nous une manière d’être.


