Un discours et des écrits sur l’excellence culturelle du Liban, nationale, arabe et internationale, surtout dans les domaines de la pensée, des lettres, des arts et de l’innovation, camouflent la perspective plus large de la culture. Dans l’approche sociologique, la culture implique des valeurs, coutumes, traditions, mémoires, comportements et ce qu’André Siegfried appelle L’âme des peuples (Hachette, 1950).
Nous ne citerons pas des travaux pionniers sur les valeurs des Libanais et l’excellence du patrimoine culturel cumulé de libertés et de vivre-ensemble, excellence que confirment tout au long de notre histoire des voyageurs et orientalistes éminents. Il s’agit aussi des traditions de compromis que Georg Simmel qualifie de « la plus importante invention de l’esprit humain », à distinguer cependant de la compromission.
Alors que le compromis (taswiya) s’opère dans une situation d’équilibre des rapports de force, de concessions mutuelles et de justice proportionnelle, la compromission (musâwama) s’opère dans une situation de déséquilibre, de partage de bénéfices pour des intérêts privés et aux dépens de l’État et du bien commun.
Nous souffrons en psychanalyse politique et psychologie historique d’une mentalité politique mortifère. Sans nous pencher désormais, fort sérieusement, sur la chatâra politique (« débrouillardise ») à la libanaise qui n’est plus opérationnelle face à des mutations dans le monde d’aujourd’hui, il nous faudra désormais renoncer à la prétendue résilience du Libanais et à la chanson patriotique Râji’ râji’ yit’ammar (« Le Liban va se reconstruire ») et entonner : le Liban est condamné périodiquement à s’autodétruire !
Ce que nous disons de la psychologie politique du Libanais s’applique à la psychologie politique arabe. Raphaël Patai avait écrit The Arab Mind (1973). Des déboires et désastres n’ont pas débouché sur des remises en question profondes de mentalités arabes dans la vie publique et pour la mise en œuvre de programmes culturels et éducatifs.
1. Notre culture politique : avec l’extension d’une conception idéaliste de la culture, avons-nous conscience de la signification profonde de culture en langue arabe ? Thaqâfa, muthâqafa et tathâquf en langue arabe signifient taqwîm al-i’wijâj (redresser les failles, les dérapages), d’après Lisân al-Arab d’ibn Manzur, al-Munjid et le dictionnaire trilingue al-Mawrid al-thûlâthî de Rouhi Baalbaki (« To straighten, adjust, make straight »).
Des écrits d’intellectuels sans expérience, de légalistes et non de juristes, et d’idéologues de l’édification nationale versent dans des problèmes de pacte national, de Constitution, de pacte de Taëf et de « confessionnalisme », alors que l’édifice constitutionnel le plus adapté et les législations les plus adéquates sont inefficients à défaut d’une culture constitutionnelle et politique.
Quel est ce peuple ravagé périodiquement par des aventuriers, des politicards et des imposteurs qui menacent la cohésion nationale, la souveraineté et les constantes de la politique étrangère et de la neutralité officielle du Liban dans le cadre de la Ligue arabe ? La prostitution de Libanais dans des rapports régionaux et internationaux est accréditée par des intellectuels sans expérience et des légalistes !
Quel est ce peuple qui évite l’autocritique, accuse toujours les autres, une classe dirigeante dont il est le client le plus subordonné ? D’autres versent dans des explications rabâchées sur l’image de l’autre, le dialogue et le slogan passe-partout du « confessionnalisme ».
Une mentalité politique libanaise manque d’immunité, au sens médical. Elle est toute prête aux agressions périodiques d’aventuriers et d’imposteurs ! Le peuple libanais va-t-il enfin apprendre, tout comme d’autres peuples qui ont connu des guerres, conflits internes, régionaux et par procuration, dont la Suisse, l’Autriche, l’Irlande du Nord, l’Afrique du Sud…
2. Notre aliénation culturelle : trois catégories d’auteurs libanais et étrangers, souvent de bonne foi, constituent désormais un danger majeur pour l’entité libanaise, du fait qu’ils perturbent la légitimité de l’édifice national libanais :
a) Des idéologues de l’édification nationale n’ont pas suivi les études comparatives sur les divers processus d’édification nationale de nations contractuelles ou par des pactes ;
b) Des idéologues de la modernité, eux aussi, n’ont pas suivi des travaux comparatifs internationaux, depuis surtout les années 1970, à propos de la gestion démocratique du pluralisme religieux et culturel dans plus de quarante pays aujourd’hui ;
c) Des légalistes, et non des juristes, et des intellectuels sans expérience ruminent le vocable de « confessionnalisme » ! Il s’agit d’un terme populaire général et non d’un concept, notion ou catégorie juridique. Il s’agit, en vue d’une approche méthodologique et scientifique, de la théorie du pluralisme juridique, de l’autonomie personnelle et de la discrimination positive, aménagements appliqués aujourd’hui dans plus de quarante pays dans des limites et suivant des normes. L’application au Liban en ce qui concerne la discrimination positive ou quota est la pire au monde, avec la bénédiction d’intellectuels et d’idéologues qui répètent : tel est le « régime confessionnel ». Il n’y a pas de « régime » confessionnel ! Le régime constitutionnel libanais est un régime parlementaire pluraliste en théorie constitutionnelle.
Antoine MESSARRA
Chaire Unesco-USJ
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