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Lifestyle - Récit

Cette ancienne choriste de Feyrouz devenue déplacée du Liban-Sud

Elle s’appelle aussi Nouhad. Ancienne choriste de l’icône de la chanson libanaise, cette résidente de Tyr a dû quitter tout ce qu’elle aimait pour se réfugier loin des frappes israéliennes menaçant sa vie et ses scintillants souvenirs. 

Cette ancienne choriste de Feyrouz devenue déplacée du Liban-Sud

Feyrouz, seule « symbole d'union nationale » du Liban ? Illustration Jaimee Lee Haddad/L'OLJ

Installée au milieu d’un balcon poussiéreux décoré de quelques pots de fleurs mourantes, Nouhad entame son deuxième paquet de cigarettes de la journée. Il n’est même pas midi que cette coquette octogénaire aux yeux violets « comme Elizabeth Taylor » se prépare déjà pour une sieste express avant son déjeuner. « Depuis dix jours, je ne fais que fumer, manger et dormir. Ce sont les seules activités qui ne me font pas pleurer ou mourir de chagrin », conte celle qui, le 25 septembre dernier, a dû une nouvelle fois quitter sa résidence de Tyr dans un Liban-Sud assiégé par les frappes israéliennes incessantes.

Réfugiée chez sa sœur Claudette dans un village étriqué sur les hauteurs du Kesrouan, Nouhad ne cache pas son inquiétude de voir sa « maison du bonheur » détruite par une guerre dont elle n’arrive pas à décrire la « bêtise » sans se retenir. « Vous avez vu ce qu’ils ont fait de Gaza ? Pourquoi les laisser faire pareil de notre Sud ? Nous n’avons rien demandé, rien causé ! » lâche-t-elle, les veines du visage apparentes et une Vogue tenue du bout de ses ongles couleur argentée.

Nouhad, déplacée du Liban-Sud, ne souhaite pas montrer son visage. Photo KR

Dix mois durant, cette grand-mère de cinq petites filles a refusé de céder aux hurlements et aux inquiétudes de ses fils, tous deux habitant le continent africain, l’appelant à quitter immédiatement ses terres sur lesquelles elle fait pousser ses pommes et grenades. Si la ville de Tyr a été relativement épargnée depuis le 8 octobre 2023 et l’ouverture par le Hezbollah d’un « front de soutien » à l’enclave palestinienne le long de la frontière avec l’État hébreu, l’intensification du conflit et l’escalade rapide qui ont suivi les explosions de bipeurs et de talkies-walkies des proches et responsables du parti chiite ont fait comprendre à la native de Byblos qu’un « scénario pire que celui de 2006 » serait inévitable. « J’ai donc mis des vêtements propres dans un sac, supplié et payé un ami de la famille pour qu’il me dépose à Saïda et fait le reste du trajet en taxi jusqu’ici », détaille-t-elle, le regard perdu. Résidant seule depuis la mort de son mari un matin d’octobre 1989, victime collatérale d’un heurt qui opposait deux miliciens chrétiens alors qu’il sortait faire ses courses à Beyrouth, elle poursuit : « Comme beaucoup de Libanais, comme tous ceux qui logent dans ce Liban-Sud des héros, j’ai passé ma vie entre deux guerres, deux morts. Pourtant, j’étais une star locale à un moment », tient-elle à rappeler. « Moi qui chantais derrière Feyrouz, moi qui ai connu les plus belles lumières des scènes du monde arabe, je ne suis plus qu’une vieille femme qui larmoie pour sa patrie... »

Remonter en ville

Les albums photos laissés dans son salon, le désir de rester discrète intact, « par crainte que Rima Rahbani ne s’en mêle », Nouhad affirme, sans grande conviction, vouloir conserver la modestie de son défunt époux, un homme de confession et de croyances différentes des siennes qu’elle épouse au creux des années 1960. « Il était chiite, je suis maronite. Il ne connaissait que Tyr, je n’étais jamais allée plus bas que Beyrouth », confesse l’ex-étudiante en lettres et apprentie chanteuse qui fait la rencontre de son « chéri » dans un club branché d’une capitale en ébullition qui vibrait aux rythme des jets transportant starlettes françaises et mondains transalpins. « Nous étions amoureux, convaincus que nos parents allaient se montrer compréhensifs. Résultat, ils ne nous ont pas adressé la parole jusqu’à la naissance de nos enfants », étaye la petite dame de 1 m 55. « Je suis tout sauf fataliste. Si vous cherchez des histoires malheureuses de déplacés, ce n’est pas moi qui vais vous les raconter », prévient-elle. « Car moi, j’ai refusé de me plier aux règles de mon mari et de mon environnement très conservateur. J’avais un grain de voix, je voulais chanter. Même depuis ma terrasse du Jnoub où seuls les oiseaux m’entendaient, je voulais chanter », s’esclaffe-t-elle. C’est ensuite sa rencontre bien planifiée avec Halim el-Roumi – père de Majida et dénicheur de grandes voix dont Feyrouz – lors d’un concours de jeunes talents à Jezzine, un soir d’été 1969, « alors que j’étais mariée, avec mon aîné », qui lui ouvrira les portes menant vers les parquets luisants.

Sur son balcon, Nouhad enchaîne clope sur clope pour « tuer le temps ». Photo KR

Charmé par un franc-parler détonnant d’une horde d’adolescentes semi-ambitieuses, ce dernier lui assure un rendez-vous avec les frères Rahbani et une place de choix dans une des nombreuses chorales orchestrées par le duo de compositeurs.

Promesse tenue. Nouhad se retrouve alors, bébé dans les bras et tenue sobre sur le dos, à quatre mètres de celle avec qui elle partage un prénom et une incandescente envie de crier son attachement à la cause palestinienne. « Comme elle, j’avais besoin de scander un patriotisme panarabe au travers de cantiques-hommages à Jérusalem », avoue-t-elle entre deux anecdotes sur un conjoint omniprésent, n’acceptant qu’à moitié de « perdre sa femme » le temps de répétitions qui duraient souvent toute la nuit. « On a dû trouver un petit appartement vers Hazmieh que je payais moi-même avec les sous que je me faisais dans les restaurants où je chantais. Travailler avec des géants a été une immense leçon de vie, mais tout n’était pas rose. Loin de là. »

Vocation sacagée

De récitals en pièces de théâtre, la moins connue des deux Nouhad cultive une fascination pour la « première dame de la chanson libanaise », comme la surnomme alors la presse entre Amman et Damas. Soucieuse de ne pas importuner une icône façonnant son mythe au firmament des seventies, la choriste est malgré tout témoin des violents coups de rage de Assi Rahbani comme de la lassitude que Feyrouz éprouve sur le plan personnel. « À l’époque où je travaillais avec eux, il était clair que leur union était morte et enterrée, mais leur collaboration artistique se devait d’être leur priorité absolue », admet aujourd’hui l’éternelle pasionaria de l’interprète.

Mais si elle accompagne une partie de la troupe pour la triomphante tournée au Canada et aux États-Unis de la diva en 1971, celle-ci ne lui adressera presque pas la parole. « Il faut dire qu’elle ne s’intéressait pas vraiment au personnel et aux gens qui l’entouraient. Feyrouz, on ne peut pas la critiquer, mais bon, elle s’égarait dans un traditionalisme et une mélancolie déconcertants, troubles. »

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À la suite de l’épisode américain, les coopérations se font plus rares, le téléphone sonne moins et Nouhad, qui attend son second enfant, retourne à Tyr sous la pression de son compagnon. « Je ne lui en ai pas voulu. J’avais la trentaine, il était trop tard pour faire carrière. Le début de la guerre civile en 1975 n’a fait que confirmer mon choix de redevenir maman à plein temps. »

S’ouvre alors l’un des chapitres les plus tragiques d’une nation déjà chétive, « fait de bombes, de traîtres et d’accalmies fragiles. Nous avons réussi à tenir jusqu’au moment où les Israéliens sont venus hanter nos nuits et nos ruelles comme un énième pied de nez », révèle, émue, la grand-tante de Shirin, 8 ans, venue la consoler. « Après l’invasion de 1982, je ne pensais plus jamais revivre ce cauchemar. Mais nous y sommes, plus de 40 ans plus tard. Encore victimes du gouvernement israélien. Mais Feyrouz, où est-elle ? Elle en pense quoi de tout ça ? Elle est la définition de notre union nationale. Il faut qu’elle dise quelque chose ! » hurle-t-elle naïvement, oubliant l’apolitisme interne et les silences assumés de l’ambassadrice libanaise auprès des étoiles, même aux heures les plus sombres de l’histoire du pays du Cèdre en feu.

L’âge de réconforter

Sa moujadara sur le feu, un chaton récemment adopté sur les genoux et une immuable gouaille retrouvée, c’est devant sa frangine, plus discrète, que les souvenirs houleux ou heureux reviennent émailler une discussion chaotique, de ses disputes avec les impressionnants impresarios à moustache en coulisses de certaines de ses représentations dans les pubs de Kaslik à son « amour inconsidéré » pour ce Liban-Sud post-2006, vibrant d’espoir et de jeunesse… « J’ai vu des gamins aider leurs parents à reconstruire leur maison de pierre en rentrant de l’école. Comment pouvez-vous ne pas aimer ce peuple ? » questionne-t-elle en réajustant ses mèches fraîchement teintes.

Chez sa sœur dans le Kesrouan, Nouhad dit « à peine tenir loin du Sud ». Photo KR

Pour cette ancienne électrice du mouvement Amal – elle dit s’être éloignée de la formation politique de Nabih Berry depuis son « éveil démocratique » lors de la thaoura de l’automne 2019 –, l’annonce de l’assassinat du leader du Hezbollah Hassan Nasrallah dans un raid israélien dans la banlieue sud de Beyrouth le 27 septembre « ne fera qu’empirer la situation et allonger mon séjour loin de ma penderie, de mon lit, des citrons et du soleil de Tyr ».

Physiquement diminuée depuis une lourde opération au dos, inquiète pour ses voisines âgées qui peinent à se mouvoir, préoccupée de devoir constater les possibles dégâts des frappes ayant déjà visé son vaste jardin, Nouhad ne dissimule plus ses colères. « Quand on a presque 83 ans, on aimerait bien pouvoir profiter de la vie, de ses descendants. Mais ici au Liban, c’est manifestement beaucoup trop demander… Où est passé mon briquet ? »

Installée au milieu d’un balcon poussiéreux décoré de quelques pots de fleurs mourantes, Nouhad entame son deuxième paquet de cigarettes de la journée. Il n’est même pas midi que cette coquette octogénaire aux yeux violets « comme Elizabeth Taylor » se prépare déjà pour une sieste express avant son déjeuner. « Depuis dix jours, je ne fais que fumer, manger et dormir. Ce sont les seules activités qui ne me font pas pleurer ou mourir de chagrin », conte celle qui, le 25 septembre dernier, a dû une nouvelle fois quitter sa résidence de Tyr dans un Liban-Sud assiégé par les frappes israéliennes incessantes. Réfugiée chez sa sœur Claudette dans un village étriqué sur les hauteurs du Kesrouan, Nouhad ne cache pas son inquiétude de voir sa « maison du bonheur » détruite par une guerre dont elle n’arrive pas...
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