Toutes les catégories, tous les critères d’analyse, en politique internationale et en stratégie militaire, et depuis l’origine de l’humanité, se trouvent actuellement bouleversés au Liban !
Comment en effet qualifier, ou plutôt disqualifier, les affrontements guerriers ou plutôt carnages actuellement au Liban, dans la région et ailleurs : duels de gladiateurs dans des épreuves de force, résistance nationale, stratégie militaire et diplomatique à l’encontre d’un ennemi, mercenariat au service d’une volonté persane et autre extension régionale et mondiale ?
Quand des diplomates éminents d’autrefois et d’aujourd’hui parlent du Liban en tant que bourbier, champ de mines, maître sévère… pour tous les idéologues, aventuriers et imposteurs internes et externes, c’est encore actuellement qu’on vit l’expérience lamentable.
1. Est-ce un duel de gladiateurs dans une épreuve de force ? Nasser Kandil a publié un ouvrage qui n’a pas soulevé de commentaires Falsafat al-kuwwa (Philosophie de la force, Beyrouth, 2020). Une philosophie de la force est liée au fascisme et à Mussolini qui avait écrit en 1908 à propos de la pensée de Nietzsche, mal comprise par Mussolini. Qu’on écrive sur la philosophie du droit, de la religion, de l’esthétique…, cela est compréhensible. Mais la philosophie de la force exclusive, c’est la négation du droit, de la morale, de la légitimité, de toute démocratie, toute humanité et vulgaire bon sens ! Des Israéliens reprochaient à Ariel Sharon : « Il croit dans la force, mais ne connaît pas ses limites. »
Toute l’histoire depuis l’origine des temps prouve que la force absolue, sans la justice, le droit, la légitimité… est sans issue ! Les victoires exclusivement militaires de Napoléon, fascisme, nazisme, stalinisme, communisme soviétique… tout finit de façon tragique. Simone Weil (1909-1943) écrit sur la philosophie de la force et de la faiblesse ce qui est nuancé et profond, en continuité avec la pensée de Pascal : « La justice sans la force est impuissante. Mais la force sans la justice est tyrannique. »
C’est une expérience historique depuis l’origine des temps que la force en tant que violence totale finit toujours par la débâcle, l’écrasement, la défaite, la débandade… Napoléon a remporté tant de victoires militaires, sans aucun succès politique, autre peut-être que son Code civil ! Pascal écrit : « Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité et ne servent qu’à la relever davantage. Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre (…), mais la violence et la vérité ne peuvent rien l’une sur l’autre (Provinciales, Lettres XII, 1657). Longue guerre, mais la violence totale n’a pas d’avenir !
Il n’y a pas, il ne peut pas y avoir une philosophie de la force, car la force physique ou militaire est un moyen et ne peut être une fin. À l’encontre de toute force, il y a toujours une force supérieure et plus puissante ! Tous les tyrans dans l’histoire ont fini par succomber. L’être humain le plus robuste, le champion sportif mondial succombe en quelques minutes à une attaque cardiaque subite ou à un minuscule virus.
Dans l’état actuel au Liban, une force se propose la riposte à une autre force, mais nul ne perçoit l’issue, la finalité, sans stratégie, au sens de la stratégie ! « Impasse stratégique ! Et après, et après, et après », selon Anthony Samrani (L’Orient-Le Jour, 21 et 23/9/2024). Alors que certains intellectuels sans expérience ou certains journalistes de l’instant divaguent cependant dans des palabres et commentaires sans horizon.
2. Est-ce désormais de la résistance nationale (« muqâwama) » ? La définition d’une résistance nationale se dégage de la rencontre entre le ministre des Affaires étrangères, M. Farès Boueiz, avec le commandant de la Finul au Liban-Sud, le 3/8/1991, à la suite du redéploiement de l’armée et de la Finul au Liban-Sud : « La résistance (muqâwama) signifie d’abord tout le peuple, signifie l’État (…). Tout ce qui bloque la capacité de l’État à accomplir ce devoir national bloque aussi la capacité du peuple à la résistance et à l’attachement à sa terre (…). La résistance dans son sens général a un « caractère politique », et donc pas d’opération militaire légitime si elle ne verse pas dans un cadre politique, et pas de justification à une opération militaire sans objectif politique (…). De là toute opération qui ne cadre pas avec la « visée politique » de l’État qui est le représentant légitime du peuple (…) ne sert pas la cause. » (Zafer el-Hassan, al-Diplumâssiya al-Lubnâniyya : mu’âyasha shakhsiyya – La Diplomatie libanaise : expérience vécue, Beyrouth, Dar an-Nahar, 10 vol., 2011, vol. 5, pp. 191-193).
3. Est-ce de la stratégie militaire et diplomatique ? Toute stratégie élémentaire implique une perspective négociative. Or nous nous trouvons mondialement dans une situation sans alternative de négociation ! Un sionisme messianique veut supprimer toute velléité de Palestine ! Un imaginaire russe veut envahir l’Ukraine ! Un messianisme persan veut s’étendre et anéantir l’arabité… ! Tout cela, comme toute entreprise fondée exclusivement sur la force, finit par se heurter au mur !
4. Mercenaires volontaires ou idéologiques au service d’un pouvoir régional ? Toute l’expérience des guerres multinationales au Liban en 1975-1990 montre que des résistants libanais patriotes, acculés à coopérer, ou à la compromission avec un occupant parce qu’ils ont besoin d’armes et de financement, sont finalement et sauvagement liquidés. Des résistants par conviction, idéologie, endoctrinement ou intérêt personnel, sont-ils transformés en mercenaires ?
Dans la sahat (arène) libanaise depuis l’accord du Caire du 3/11/1969 enfin abrogé par le Parlement libanais le 21/5/1987, puis un accord du Caire revisité du 6/2/2006, le Liban perd les qualités régaliennes de l’État. Or toute résistance nationale, et même partisane, a besoin de la soupape de l’État ! Les milices des années 1975-1990 l’ont très bien compris. Ce n’est pas le cas actuellement au Liban, et par des Libanais et des politicards équilibristes.
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Dans sa conférence au Cénacle libanais, le 10/12/1956, d’une actualité désastreuse au Liban actuel – si actuel – Kamal Joumblatt écrit : « Le Liban est équipé pour exercer le rôle d’une lucide rationalité au Moyen-Orient à l’encontre de l’hystérie grégaire (…). C’est Athènes dans cette contrée orientale, et laissons à d’autres les risques à la Sparte, car tel n’est pas concrètement notre rôle. Nos âmes sont épuisées au cours de l’histoire dans des aventures à la Don Quichotte. »
Membre du Conseil constitutionnel, 2009-2019
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