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Lifestyle - Histoires De Thérapies

Le mur du son et l’apocalypse du port de Beyrouth

Les traumatismes vécus par les Libanais sont nombreux et souvent noyés dans l’inconscient collectif et individuel. Il suffit d’un bruit, d’un son, pour que tout se réveille ou que des comportements étranges, apparemment inexpliqués, suivent.

Le mur du son et l’apocalypse du port de Beyrouth

Un avion israélien franchissant le mur du son en août 2024 au-dessus du Liban. Jalaa Marey / AFP

À chaque mur du son brisé, les Libanais et, plus encore, les Beyrouthins se souviennent. Ils se souviennent qu’ils n’ont rien oublié de la gigantesque double explosion au port qui a fait plus de 235 morts et 7 000 blessés, et soufflé 77 000 bâtiments.

Les angoisses et les douleurs qui y sont rattachés réapparaissent instantanément. Si on y ajoute les destructions, cela fait de cette explosion l’une des trois pires explosions non atomiques de l’histoire de l’humanité.

Dénombrer les conséquences psychiques liées à ce cataclysme relève de l’impossible. La pire souffrance que nous vivons aujourd’hui, c’est justement le rappel immédiat du moment apocalyptique du port. Ce rappel touche de manière dévastatrice le corps autant que l’esprit, à tel point que le concept de psychosomatique ne suffit plus à décrire et encore moins à expliquer le traumatisme. De toute ma carrière de psychiatre et de psychanalyste, et après plus de 50 ans de pratique, je n’ai jamais connu quelque chose d’aussi terrible.

Quand l’observation clinique et les concepts théoriques ne suffisent plus à décrire et expliquer ce qu'il se passe, la médecine et toutes ses branches sont en faillite.

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Témoignages

Ce que je constate chez mes patients est décrit par Kenzaburo Ôé, auteur japonais de renom (1935-2023). Ses fameuses Notes de Hiroshima provoquent toujours une terreur innommable qu’il m’est difficile d’écouter, de soigner et de partager. Les témoignages que j’ai pu recueillir sont multiples, durs, inimaginables. En voici quelques-uns :

À chaque mur du son, un de mes patients, Sami*, devient sourd pendant quelques jours et ne retrouve son audition qu’environ une semaine après. Les conséquences de cette surdité totale qui le frappe ponctuellement sont extrêmement lourdes. Aucun médicament n’y peut rien et il finit par être pris pour un fou.

Nagib* était persuadé que la double explosion du port lui avait arraché sa jambe droite. Il se déplaçait en sautillant sur la jambe gauche. Aucun traitement médical ou psychique n’était possible pour ébranler cette conviction.

Un troisième patient ne pouvait plus se toucher le corps. À chaque passage du mur du son, il revoyait sa mère dont la peau a été totalement arrachée par le souffle de l’explosion. Cette mère était désormais nue (la peau servant de premier habit de l’être humain), elle était persuadée qu’elle payait ses fautes passées de prostituée.

Plus encore, un patient que je traitais, à chaque mur du son franchi, se pendait par les épaules jusqu’à l’épuisement. Il essayait ainsi d’annuler rétroactivement la mort de son père qui s’était jeté du dernier étage pendant l’explosion. Ce mécanisme bien connu par les psychiatres et les psychanalystes est la tentative désespérée d’un homme qui cherche à annuler ce qu’il a fait ou dit par peur des conséquences. On retrouve le plus souvent ce fonctionnement (appelé TOC, ou trouble obsessionnel compulsif) dans la névrose obsessionnelle.

Dernier exemple, celui de Fadi* qui arrive en thérapie avec un retard de 30 minutes, se confondant en excuses. Je n’en ai compris la raison qu’après l’avoir vu marcher devant moi au moment où je le raccompagnais à la porte. Il faisait un pas en avant puis un pas en arrière et mettait un temps fou pour avancer. Après un long moment, les séances se succédant l’une après l’autre, il s’explique : ayant souhaité la mort de son père qui avait survécu à l’explosion, il fallait qu’il annule son désir : le pas en avant signifiait « pourvu que mon père meure » et le pas en arrière, « pourvu que mon père vive ».


*Les prénoms ont été modifiés par souci de confidentialité.


À chaque mur du son brisé, les Libanais et, plus encore, les Beyrouthins se souviennent. Ils se souviennent qu’ils n’ont rien oublié de la gigantesque double explosion au port qui a fait plus de 235 morts et 7 000 blessés, et soufflé 77 000 bâtiments.Les angoisses et les douleurs qui y sont rattachés réapparaissent instantanément. Si on y ajoute les destructions, cela fait de cette explosion l’une des trois pires explosions non atomiques de l’histoire de l’humanité. Dénombrer les conséquences psychiques liées à ce cataclysme relève de l’impossible. La pire souffrance que nous vivons aujourd’hui, c’est justement le rappel immédiat du moment apocalyptique du port. Ce rappel touche de manière dévastatrice le corps autant que l’esprit, à tel point que le concept de psychosomatique ne suffit plus à...
commentaires (1)

Au mur du son s'oppose le mur du silence. Le silence de notre crasse poly-tique qui ne veut rien savoir sur l'explosion du port . Ou plutôt, elle sait tout mais ne veut rien dire. Maudite va!

Wlek Sanferlou

13 h 52, le 01 septembre 2024

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Commentaires (1)

  • Au mur du son s'oppose le mur du silence. Le silence de notre crasse poly-tique qui ne veut rien savoir sur l'explosion du port . Ou plutôt, elle sait tout mais ne veut rien dire. Maudite va!

    Wlek Sanferlou

    13 h 52, le 01 septembre 2024

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