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Lifestyle - Histoires De Thérapies

La peur au ventre

Dans cette rubrique, le Dr Chawki Azouri partage des histoires et des cas qu’il a vécus tout au long de sa carrière. Cette semaine, il revient sur les angoisses et les traumatismes latents qui habitent les Libanais.

La peur au ventre

Photo d’illustration Bigstock

Comme si la guerre n’entraînait pas avec elle assez de morts, de destructions, de disparitions, d’horreur et de souffrance, il fallait qu’elle amène aussi la peur. La peur de la guerre elle-même. Chaque fois que le mur du son est franchi, les Libanais ont peur. Pourtant, ils savent bien que c’est le mur du son, ils y sont habitués depuis très longtemps. Et pourtant... Ils se crispent, leur poitrine se serre, leur cœur s’affole, ils sont capables de faire n’importe quoi, comme s’il y avait… la guerre. La guerre n’est pas encore tout à fait là, on le sait, mais…

Cette situation paradoxale impose au Libanais un comportement également paradoxal. Habituellement, la peur est plus supportable que l’angoisse, car elle a un objet : on a peur de quelque chose en particulier : un animal, une arme, un vide… L’angoisse produit les mêmes effets cliniques, mais sans objet. Elle est donc inexplicable, incompréhensible, soudaine. L’impression de mort immédiate est toujours là, d’autant plus terrible qu’on ne peut rien y faire.

Si un objet fait peur, on peut le fuir. Devant l’angoisse, impossible. On ne peut pas se fuir soi-même.

La plupart d’entre nous ont eu, dans des circonstances différentes, les vitres de leurs maisons brisées, leur voiture endommagée.

Un patient m’appelle en plein effroi : il se dirigeait vers une destination particulière, conduisant sa voiture sur une grande route, et se retrouve soudain, sans savoir comment, dans la direction opposée. Un autre, dans l’ascenseur, appuie sur le 6e étage et se retrouve au 10e étage de l’immeuble. Un autre s’arrête à une station d’essence alors que son réservoir est plein. Il ne savait pas ce qu’il voulait y faire.


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Ces exemples montrent à quel point on peut être dans la détresse totale sans comprendre comment on s’y est trouvé, ni comment on va en sortir. Il a suffi qu’un bruit d’explosion se fasse entendre dans le ciel pour déclencher tout cela. Ce bruit qui n’a pas nécessairement la signification d’une guerre en prend une. Est-il le prélude à la guerre ? Non. Est-il un des signes de la guerre ? Oui, mais il n’est pas le seul. Il faut reconnaître que c’est le bruit d’une très forte explosion. Mais la guerre ne va pas nécessairement suivre. C’est donc un son qui représente quelque chose pour nous : la guerre, tout en ne la représentant pas tout à fait.

Lorsqu’on l’entend, ce n’est pas nécessairement la guerre, mais ça l’est aussi. Ce bruit n’est donc pas un signe de guerre, il est la guerre elle-même. C’est devenu une « libanisation de la guerre ». Cela n’est pas la première fois qu’on « libanise » quelque chose en rapport avec la guerre. Depuis le début de ce cycle de violences, nous sommes devenus propres à donner notre nom à une situation guerrière quelconque.

Notre pays était donné en exemple comme étant un pays paisible, ouvert aux autres, permettant à différentes communautés de vivre ensemble, de coexister. Maintenant, il est devenu synonyme de guerre, de mort et de destruction. À force de fréquenter la mort, nous nous sommes habitués à elle. Il est temps de cesser de la fréquenter, de ne plus l’accepter comme faisant partie « naturelle » de notre vie, de la rejeter par tous les moyens. La mort doit redevenir taboue.

Comme si la guerre n’entraînait pas avec elle assez de morts, de destructions, de disparitions, d’horreur et de souffrance, il fallait qu’elle amène aussi la peur. La peur de la guerre elle-même. Chaque fois que le mur du son est franchi, les Libanais ont peur. Pourtant, ils savent bien que c’est le mur du son, ils y sont habitués depuis très longtemps. Et pourtant... Ils se crispent, leur poitrine se serre, leur cœur s’affole, ils sont capables de faire n’importe quoi, comme s’il y avait… la guerre. La guerre n’est pas encore tout à fait là, on le sait, mais…Cette situation paradoxale impose au Libanais un comportement également paradoxal. Habituellement, la peur est plus supportable que l’angoisse, car elle a un objet : on a peur de quelque chose en particulier : un animal, une arme, un vide…...
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