Dans des congrès, rencontres et dialogues, mû par de bonnes intentions ou souvent superficiels et pour la galerie, on constate le brouillard dans le discours libanais à propos de problèmes fondamentaux relatifs à l’État. Des imposteurs, opportunistes et équilibristes exploitent le brouillard conceptuel pour leur positionnement dans le jeu politique libanais aux dépens de la patrie et des générations futures.
L’État n’existe pas en lui-même, in se, dans la conscience collective du Libanais ! La notion d’État n’intervient que par des qualificatifs : État… de droit, civil, laïc, non confessionnel, décentralisé… Tous les qualificatifs se rapportent plutôt au régime politique. Des étudiants dans des facultés de loi, et non de droit, apprennent que l’État, c’est peuple, territoire et institutions ! Il s’agit là des composantes de la nation. L’État, c’est l’autorité centrale qui dispose du monopole de la force organisée. Le leader omnipotent du village dispose aussi d’un espace territorial, d’une population de subalternes et d’institutions qui consolident le clientélisme.
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Que signifie État ? Les quatre fonctions régaliennes de l’État (rex, regis, roi) sont : monopole de la force organisée et donc une armée et non deux armées, monopole des rapports diplomatiques avec une diplomatie et non deux diplomaties et en conformité au Préambule de la Constitution libanaise quant à l’identité arabe du Liban, gestion et perception de l’impôt, et gestion des politiques publiques. Il y a au Liban deux États, un État officiel symbolique et un État parallèle !
On entend, dans des discours et palabres et au cours de congrès, les propos vaporeux suivants : retrouver la confiance dans l’État, État-
providence, stabilité de l’État, État garant de l’entité nationale, État institutionnel (dawlat al-mu’assassât), la patrie État, le berceau de l’État, des hommes d’État, reconstruction de l’État, reconstruction des institutions… !
Depuis l’accord du Caire en 1969 et ses séquelles sur le Liban, la Palestine, la Syrie, les Arabes…, puis depuis un accord du Caire revisité du 6/2/2006 et ses séquelles catastrophiques sur tous les Libanais, les plus nobles notions sont polluées en ce qui concerne la centralité de l’État, son unicité et ses fonctions ontologiques régaliennes, avec la persévération (terme pathologique qui relève de la médecine) du brouillard, du positionnement, de l’opportunisme et une novlangue, suivant l’expression de Georges Orwell, cosmétique. Nous relevons notamment ce qui suit :
1. Crise : le Liban n’est pas dans une situation de crise, mais dans une situation partitioniste de fait avec dualité étatique.
2. Opposition et loyalisme : il n’y a pas au Liban opposition politique et loyalisme, car ces deux notions impliquent qu’il s’agit d’une compétition à caractère exclusivement interne.
3. Dialogue : pas de dialogue en matière de souveraineté qui est par nature dichotomique où la réponse est par oui ou non. Il y aurait dialogue en vue de la partition qui, au Liban, est impossible et par essence rejetée. Il y eut partition négociée en Tchécoslovaquie, Soudan et ailleurs.
4. Mentalités sectaires (hawâjiz) : on palabre sur des perceptions communautaires, alors qu’il s’agit, dans la psychologie historique profonde du Libanais, du complexe de la Sublime Porte, complexe enraciné en psychanalyse politique et qui exige une thérapie mémorielle.
5. Mutations régionales : il n’y a pas dans la situation actuelle un nouveau régime régional, mais des mutations en Syrie, Turquie, Iran…, avec un régime régional malgré tout persistant, celui de la Ligue arabe. Des légalistes, et non des juristes, et des cogitateurs en relations internationales versent dans un imaginaire futuriste incompatible avec le Préambule de la Constitution libanaise quant à l’appartenance arabe du Liban.
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Les Libanais ne jouissent pas de l’immunité face à des ingérences extérieures. L’immunité, au sens même médical, est un problème mémoriel, culturel et éducatif à travers les divers pôles de socialisation. On dit dans un proverbe du terroir : « Quand la tempête surgit, ferme tes fenêtres. » Saint Nicolas de Flüe (1417-1487) dit aux Suisses : « Si vous voulez continuer à être suisses, édifiez une barrière autour de votre jardin. »
Des intellectuels libanais sans expérience et des politiciens équidistants font perdre la confiance dans le Liban auprès de grands diplomates à propos de problèmes fondamentaux d’État. Une diplomate accréditée au Liban déclare avant de quitter le Liban : « Si vous continuez vos manigances, ne comptez pas sur notre diplomatie. »
Antoine MESSARRA
Membre du Conseil
constitutionnel, 2009-2019
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Mais il y a un état dans l’état, devinez ?
12 h 44, le 21 août 2024