D.R.
La pièce débute par l’arrivée d’Amal à l’aéroport de Beyrouth. Cette jeune femme est suspecte. Elle ne tient que deux choses en main : son passeport libanais et un carton contenant des photos que sa mère, Nour, a prises lors de la guerre civile avant de quitter le pays en 1975. Amal n’a jamais connu son pays d’origine, le Liban. Quarante ans plus tard, devenue photographe elle aussi, Amal se rend à Beyrouth pour participer à une exposition organisée par le Musée de la mémoire de la ville.
Touchant du doigt les rivalités politiques qui minent le pays, Amal comprend alors qu’ici les traces de la guerre sont encore inscrites dans les corps, nichées dans les mémoires. Le Liban semble subir la loi d’un éternel retour de la guerre.
Alors même qu’Amal est encore au musée, la rumeur bruisse dans la ville que le peuple se soulève et que les plus hauts dirigeants – un chiite, un sunnite, un druze et un maronite – se sont barricadés avec leur président. Un nouvel hôte s’invite auprès d’eux. C’est le diable. Plus de cinquante ans qu’il exhorte les uns et les autres à s’entretuer.
Voici que l’histoire se rejoue. Cette fois, Amal en sera la spectatrice…
Jouant de l’alternance entre les événements de la guerre civile au Liban (1975-1990) et l’insurrection du peuple en 2019, Graphe in Beirut propose une réflexion exemplaire sur la mémoire collective. S’abstenant de prendre parti pour tel ou tel camp, la pièce donne seulement à regarder. Que voit-on ? Un peuple qui souffre et perd patience, des représentants politiques qui perdent l’honneur et la face, et de jeunes soldats qui, se prenant trop tôt pour des hommes, perdent le cœur avant de perdre la tête. Dans un monde en déliquescence, tout le monde perd. Seul le diable y gagne.
Jinane Mrad, auteure et metteuse en scène de Graphe in Beirut, a travaillé plusieurs années à l’écriture de ce spectacle. Outre les nombreux livres qu’elle a lus et les personnes qu’elle a entretenues, elle a beaucoup œuvré à partir d’archives filmiques et photographiques, notamment celles de Jocelyne Saab. Cette matière documentaire, finement réinscrite dans la pièce, renvoie un effet de réel saisissant.
Comment écrire le drame d’une déchirure perpétuelle ? Comment s’accorder sur une histoire commune ? Que valent les objectifs des appareils photos face aux mires des canons ? En exergue de sa pièce, Jinane Mrad a repris un chant arabe. « L’histoire de Beyrouth n’est pas dans les livres ; l’histoire est celle des hommes qui meurent », est-il dit.
Jinane Mrad a choisi d’inscrire Graph in Beirut, réflexion judicieuse sur l’histoire du Liban, dans le registre de la tragi-comédie. Il ne pouvait en être autrement. La jeune troupe à l’énergie commentative que Mrad met en scène l’a bien compris. Ces jeunes gens formés dans les conservatoires municipaux et passionnés de théâtre reproduisent la ferveur si particulière d’une jeunesse pleine d’ardeur qui danse pour congédier la mort. Ils nous font rire et pleurer.
Graphe in Beirut est la première pièce que vous montez. Mais pas celle que vous avez écrite. Vous êtes diplômée du barreau et juriste. Pourtant, c’est l’écriture qui est au centre de votre vie ?
J’ai toujours aimé écrire, raconter des histoires et surtout choisir les bons mots pour le faire. L’écriture est un besoin viscéral. Mon intérêt pour la mise en scène est plus récent, mais il est aujourd’hui tout aussi important.
Vous êtes née en France mais avez vécu de vos 5 ans à vos 18 ans au Liban ? Quelle trace vous reste-t-il de cette jeunesse passée en pleine guerre civile ?
Je suis arrivée au Liban en 1995, 4 ans après la fin de la guerre civile. Nous habitions au centre de Beyrouth et mon paysage quotidien a longtemps été celui d’une ville balafrée de toute part et profondément meurtrie. Je dis souvent en plaisantant que je suis une « enfant des ruines » !
Votre pièce invite à un travail de mémoire. Pourquoi ? Est-il si nécessaire de fouiller le passé, a fortiori quand il est si douloureux ?
La guerre civile appartient à notre histoire commune et pourtant, il est difficile de trouver des réponses. Je suis persuadée qu’il est nécessaire de panser les blessures du passé pour pouvoir avancer et se construire un avenir. Comme le dit l’un des personnages dans la pièce, certains événements ne s’effacent pas d’un trait de plume.
Vous et vos acteurs avez investi beaucoup d’énergie et beaucoup de travail dans cette pièce ? Que peut-on lui souhaiter ?
Nous avons travaillé pendant 9 mois à la création de cette pièce. Ce temps long a permis aux comédiens de s’approprier cette histoire et de comprendre les enjeux des personnages et de la pièce. Ils ont fait un travail formidable, j’ai beaucoup de chance. Il faut nous souhaiter d’autres représentations prochainement !