Critiques littéraires

Le débarquement comme si vous y étiez

Le débarquement comme si vous y étiez

D.R.

La journaliste grand reporter au Monde Annick Cojean reprend la matrice d’un reportage qu’elle avait fait en 1994 pour le cinquantième anniversaire du débarquement. Parole était alors donnée aux vétérans du D-Day. C’est cette matière qu’elle retrouve et enrichit aujourd’hui pour donner Nous y étions, 18 vétérans racontent heure par heure le D-Day qui paraît aux éditions Grasset.

Ils étaient tout aussi bien Américains, qu’Anglais, Français que Canadiens, mais aussi Allemands. Ils avaient tous en commun d’être jeunes. Qui progressant sur les plages de Normandie et le bocage des marais, qui survolant le ciel sous la mitraille, qui opérant du sabotage dans l’arrière-pays, qui se terrant dans les bunkers mitraillettes au poing : ils ont tous vécu le même jour, alliés ou ennemis, un des plus grands jours de l’Histoire mondiale.

En 1994, marquée par son histoire familiale, celle d’un petit village de Normandie où l’on se racontait encore la guerre, la journaliste Annick Cojean part à la recherche du témoignage de vétérans qui ont participé, le 6 juin 1944, au débarquement de Normandie. Cette enquête sera l’occasion d’un très grand reportage dans le journal Le Monde.

Trente ans ont passé. Les rescapés de la guerre qui ne sont pas morts comme tant d’autres ce jour-là dans la fleur de l’âge, ont fini par s’éteindre. Beaucoup avaient dépassé les 80 ans. L’un fut centenaire. Lorsqu’elle les avait rencontrés, chacun avait livré à Annick Cojean le récit précis de ce jour extraordinaire. Surtout, chacun avait revécu comme indemnes les émotions du moment.

Dans ces 18 portraits de vétérans, on retrouve le frisson du combat retranscrit de manière intacte. Pour un dragueur de mine surnommé « Loup de mer », c’est le souvenir de missions secrètes sur la plage d’Utah quelques jours avant le débarquement afin d’étudier la consistance du sable ! Ce jeune-homme intrépide inspirera le rôle de Robert Montgomery dans le film Les Sacrifiés de John Huston. Pour Jess Weiss qui débarque sur la plage d’Omaha, à jamais nommée dans son souvenir « Bloody Omaha », c’est le souvenir d’un de ses frères d’armes qui meurt ce jour-là dans ses bras. Cherchant à expier ses démons tout au long de sa vie, il écrira des livres sur le sentiment de culpabilité. Il dira en toute honnêteté : « de la guerre, jamais ne me suis remis ». C’est aussi Yves Gosselin, un Canadien répondant au doux nom du « guerrier », ne se déplaçant jamais sans un chapelet de grenades ou bien Denys Boudard, pilote de guerre téméraire qui se souvient : « j’étais sûr de moi, le doute ne m’effleurait pas ». Pour tous ces hommes qui étaient au combat et qui ont vu la guerre de près, ce souvenir demeure indélébile.

Mais l’exercice du portrait en situation n’aurait pas été complet s’il avait occulté l’autre rang des combattants, celui des Allemands. Annick Cojean a retrouvé aussi des soldats allemands qui se souviennent : un officier Van Luck qui attend en vain l’ordre d’une contre-attaque  ; une standardiste, Eva Bojack, préposée aux liaisons télégraphiques qui comprend en l’espace d’une journée que « l’Allemagne était foutue »  ; Franz Gockel, un jeune soldat de 18 ans qui, pris dans un nuage de souffre, perd définitivement l’odorat ou Rolf de Boeser qui, tentant de rejoindre son régiment, se rappelle le terrible sentiment de peur. « Mais il faut au moins se rappeler qu’on n’était pas volontaires. Qu’on était comme dans une prison morale. Et que, dans cette affreuse journée du 6 juin où nous tentions d’avancer sous les bombes, je me sentais comme victime d’un malentendu. Et je cherchais à sauver ma vie. Ma chère vie de lapin de sable, puisque c’est comme ça qu’on nous appelait. Nous, les troufions de l’infanterie, qui ne dormions que dans des trous. »

Voici la complexité de la guerre reproduite dans ce superbe livre-reportage. Bravoure, inconscience, peur, sens du sacrifice, tous les sentiments furent portés à leur plus haute incandescence ce jour-là. Mais parmi ces histoires aussi émouvantes que passionnantes, deux figures singulières hantent encore les mémoires. Celle de Bill le fifre écossais d’abord. Affublé de son kilt, de son tartan, et de hautes chaussettes aux couleurs de son clan, le cornemusier joue imperturbablement sous le déluge du feu Highlands Ladies, la marche des gardes écossais. Et puis il y a l’aumônier français René de Naurois qui entraîne à sa suite les 177 hommes du commando Kieffer, les combattants de la France libre qui réclamèrent aux Américains d’avoir l’honneur de débarquer les premiers sur le sol normand. Sur son uniforme kaki, il arbore un grand crucifix suspendu à son cou par un cordon blanc. L’homme de foi prêt à mourir déclare : « Je n’ai jamais vu des hommes aussi près de la mort et aussi proche de Dieu. »

Histoires d’hommes emportés par le flot de l’histoire, cette série de portraits trouve le vrai ton de la remémoration. La guerre est vue à hauteur d’hommes mais c’est une haute vue, et haute car ce sont des grands hommes.

Nous y étions, 18 vétérans racontent heure par heure le D-Day d’Annick Cojean, Grasset, 2024, 176 p.

La journaliste grand reporter au Monde Annick Cojean reprend la matrice d’un reportage qu’elle avait fait en 1994 pour le cinquantième anniversaire du débarquement. Parole était alors donnée aux vétérans du D-Day. C’est cette matière qu’elle retrouve et enrichit aujourd’hui pour donner Nous y étions, 18 vétérans racontent heure par heure le D-Day qui paraît aux éditions Grasset.Ils étaient tout aussi bien Américains, qu’Anglais, Français que Canadiens, mais aussi Allemands. Ils avaient tous en commun d’être jeunes. Qui progressant sur les plages de Normandie et le bocage des marais, qui survolant le ciel sous la mitraille, qui opérant du sabotage dans l’arrière-pays, qui se terrant dans les bunkers mitraillettes au poing : ils ont tous vécu le même jour, alliés ou ennemis, un des plus grands jours...
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