Professeure universitaire et auteure de nombreux ouvrages qui analysent le rapport des écrivaines à l’écriture, Carmen Boustani a suivi un fil directeur dans ses recherches : en 1990, déjà, elle a publié l’article « May Ziadé : vie et écriture » ; cette année, elle publie un ouvrage essentiel qui tient tout à la fois de la biographie, de l’essai, de l’histoire littéraire, voire de la fresque, mettant en perspective la vie littéraire et politique au Liban et en Égypte dans la première moitié du XXe siècle.
L’écriture de Carmen Boustani n’a pas vocation à dissiper la part de mystère de l’autrice, ni à dévoyer la discrétion, entretenue pendant toute son existence. C’est déjà assez que de mettre en perspective les épisodes de son existence à Nazareth, au Liban et surtout au Caire, avec ses activités intellectuelles – elle est la première universitaire arabe – de maîtresse d’un salon qui accueille de 1911 à 1935 l’intelligentsia cairote, mais aussi les personnalités de passage par cette ville, qu’elle arpente dès qu’elle en a la possibilité. Carmen Boustani fait ressortir un certain nombre de figures marquantes avec lesquelles May Ziadé a aiguisé sa propre pensée : Abas Mahmoud al-Acad, Taha Husseïn, Bahithat al-Badia, Ahmad Lufti al-Sayyid et tant d’autres, menant la réflexion autour de la libération de la femme, l’évolution et la modernisation de la langue arabe et l’encouragement à la traduction de la pensée occidentale. Le mouvement de laïcisation de la société est cependant contré par le mouvement islamique. May Ziadé faufile sa pensée dans une voie moyenne, qui vise à préserver tous les acquis : « Notre controverse, écrit-elle, entre préserver l’héritage oriental et profiter de l’expérience de l’Occident nous divise. Je peux dire que je suis orientale, mais en même temps, j’ai une affinité avec l’Occident qui me donne la liberté de penser. Il ne faut pas être prisonnier de sa propre culture. »
La rencontre et la longue correspondance avec Gibran sera également un temps important pour May Ziadé. Tous les deux sont balayés par un amour sans limite, pourtant pas de même nature. La biographe rappelle avec tact combien cette « passion » fut réfrénée par la distance et aussi par les contraintes portées sur le genre. Si Gibran sut trouver des moments d’accomplissements charnels avec d’autres relations, May Ziadé demeura vierge, et elle dut « jongler avec des désirs interdits ». Une limite est tracée par laquelle les mots sont gagnés par le silence de la spiritualité.
Mais toutes ces belles histoires commencent à se déliter vers 1931, après la mort de Gibran, puis celle des parents de May qui furent un soutien indéfectible. Peu à peu, la « passion » montre son versant sombre : dépression, erreurs de jugement, sujétion familiale. Elle est pendant plusieurs années sous l’emprise de ses cousins, et elle est enfermée comme aliénée, certains considérant mentalement dérangée une femme revendiquant sa liberté. Elle est brisée, abîmée, spoliée, et ce n’est que grâce à Amin al-Rayhani et au prince al-Jazairi qu’elle parvient à sortir de cet enfermement.
Le livre de Carmen Boustani est sans aucun doute le plus bel hommage que l’on puisse rendre actuellement à May Ziadé qui a ouvert la voie à tant de femmes écrivaines, telles Andrée Chedid, Leïla Baalbaki, Hanan el-Cheikh qui affirment leur vitalité et leur déprise des ignominies masculines et des idéologies archaïques. On attend désormais que les œuvres complètes soient établies, selon des protocoles scientifiques.
May Ziadé. La Passion d’écrire de Carmen Boustany, éditions des femmes – Antoinette Fouque, 2024, 320 p.