Rechercher
Rechercher

Culture - Institution

En mal de diversité, l’Académie brésilienne des lettres tente de dépoussiérer son image

L’institution centenaire n’a « jamais pris en compte les peuples autochtones et leurs langues », estime son premier et unique membre indigène.

En mal de diversité, l’Académie brésilienne des lettres tente de dépoussiérer son image

L’archiviste Rebeca Venas tient un manuscrit original de l’écrivain brésilien Machado de Assis dans le département des archives de l’Académie brésilienne des lettres (ABL en portugais) à Rio de Janeiro, au Brésil, le 13 juin, 2024. Photo AFP

Dans la moiteur de la nuit tropicale à Rio de Janeiro, les membres de la vénérable Académie brésilienne des lettres arpentent les salons cossus d’une réplique du Petit Trianon de Versailles, arborant des habits de cérémonie verts aux brodures dorées.

Ils ont 80 ans de moyenne d’âge et sont surnommés « les immortels », comme les membres de l’Académie française, dont s’est inspirée cette institution fondée en 1897.

Mais les 40 membres – écrivains, artistes et autres intellectuels – sont en grande majorité des hommes blancs. De quoi susciter les critiques dans un pays aussi divers et multiculturel.

Le cérémonial quelque peu guindé a été revisité en avril, lors du gala d’intronisation d’Ailton Krenak, premier membre indigène de l’académie.

Accueilli au rythme de chants autochtones, l’écrivain, poète et militant avait le front ceint d’un bandeau traditionnel de son peuple quand il a reçu l’épée et le médaillon qui lui confèrent son statut d’« immortel ».

« Nous sommes en train de tourner une page », a-t-il déclaré aux journalistes avant la cérémonie, qui a fait salle comble.

« L’Académie brésilienne des lettres est une institution centenaire, mais elle n’a jamais pris en compte les peuples autochtones et leurs langues », a-t-il insisté.

Une des personnalités présentes dans le public, le chef indigène et linguiste Urutau Guajajara, qualifie l’académie d’« institution élitiste et eurocentrique »

« Il était temps que l’on entre dans cet endroit, après 524 ans », lance-t-il, en allusion à l’arrivée en 1500 des premiers explorateurs portugais sur le territoire qui porte aujourd’hui le nom de Brésil.

« Identitarisme »

Seuls cinq des 40 membres actuels de l’académie sont des femmes. Et seuls deux de ces membres, des hommes, sont afro-descendants, dans un pays où 56 % de la population se dit noire ou métisse.

Comme en France, les « immortels » occupent leur fauteuil à vie. Quand un des membres meurt, les autres élisent son successeur.

L’académie, qui se finance en grande partie en louant des bureaux dans un immeuble adjacent à son siège, n’est pas liée au gouvernement, même si elle est officiellement chargée d’édicter les règles de la langue portugaise au Brésil.

Son président actuel, le journaliste politique Merval Pereira, 74 ans, assure vouloir rendre l’institution plus représentative « de la diversité culturelle brésilienne ».

L’année où il a accédé à la présidence, en 2022, a été marquée par l’intronisation de l’actrice Fernanda Montenegro, nominée aux Oscars pour le film à succès Central do Brasil, et le célèbre chanteur noir Gilberto Gil.

Mais cela n’a pas fait taire les critiques. « Toujours pas de femme noire : le racisme de l’Académie brésilienne des lettres », tonnait dans un article la journaliste Thais Rodrigues, sur le site afro Alma Preta, peu après l’entrée de Gilberto Gil à l’académie.

Elle rappelait notamment que la grande écrivaine noire Conceiçao Evaristo n’était pas parvenue à se faire élire en 2018.

Merval Pereira reconnaît que le Brésil est « très en retard » sur la représentation de sa diversité dans les grandes institutions du pays.

Pour autant, insiste-t-il, « ici, on ne fait pas dans l’identitarisme (...). On n’élit pas quelqu’un car il est noir, blanc ou indien. Ce qui est important, c’est son œuvre ».

« Blanchiment »

Ce que beaucoup ignorent, c’est que le président fondateur de l’académie était un homme noir, le romancier Machado de Assis, l’un des plus grands noms de la littérature brésilienne.

Les portraits ont souvent montré ce petit-fils d’anciens esclaves né en 1839 avec une peau plus claire. Même les traits de son buste qui trône dans le salon principal du siège de l’institution semblent masquer son identité afro-brésilienne.

Un « blanchiment » auquel l’académie a commencé à remédier, selon Merval Pereira. Grâce à l’intelligence artificielle, les visiteurs peuvent par exemple discuter avec un avatar à la peau sombre de Machado de Assis sur un écran installé dans un des salons.

« En tant que Noir brésilien qui a combattu l’adversité, je crois fermement qu’il est essentiel de mettre en valeur la diversité », dit cet avatar à un groupe de lycéens.

« L’académie a pour responsabilité de travailler activement pour renforcer la diversité de ses membres », ajoute la voix créée par l’IA.

La plupart des lycéens, venus de Nova Iguaçu, banlieue pauvre au nord de Rio, sont noirs. Leur enseignante, Ana Luisa Guimaraes, les encourage à garder un esprit critique : « L’académie est encore très blanche. Ce lieu devrait être plein d’écrivains noirs ou indigènes. »

Joshua Howat BERGER/AFP

Dans la moiteur de la nuit tropicale à Rio de Janeiro, les membres de la vénérable Académie brésilienne des lettres arpentent les salons cossus d’une réplique du Petit Trianon de Versailles, arborant des habits de cérémonie verts aux brodures dorées.Ils ont 80 ans de moyenne d’âge et sont surnommés « les immortels », comme les membres de l’Académie française, dont s’est inspirée cette institution fondée en 1897.Mais les 40 membres – écrivains, artistes et autres intellectuels – sont en grande majorité des hommes blancs. De quoi susciter les critiques dans un pays aussi divers et multiculturel.Le cérémonial quelque peu guindé a été revisité en avril, lors du gala d’intronisation d’Ailton Krenak, premier membre indigène de l’académie.Accueilli au rythme de chants autochtones,...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut