Cécile Morel, metteuse en scène et l'une des trois comédiennes de « 160 000 enfants. Violences sexuelles et déni social. Photo tirée du site du Festival d'Avignon Off.
Parole des enfants pas crue, « déni social », les mécanismes à l’œuvre dans la perpétuation des violences sexuelles faites aux enfants, dénoncés par le juge Édouard Durand, ancien codirigeant de la commission sur l’inceste, ont trouvé une traduction sur scène à Avignon.
Dans la salle confidentielle du théâtre des Lila’s, au Off d’Avignon, jusqu’au 21 juillet, trois comédiennes s’emparent du texte du juge des enfants, « 160 000 enfants. Violences sexuelles et déni social » paru en février 2024 (Tracts Gallimard).
Dans ce court essai, il exhorte à l’écoute de la parole des victimes sans arrière-pensée, un préalable non négociable de la protection de l’enfance, selon lui, afin de sortir d’un « déni social ».
« Chaque année, 160 000 enfants subissent des violences sexuelles », lancent les actrices. Puis marquent une pause. Puis reprennent. Ce nombre figurait dans les premières conclusions de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) livrées en novembre après trois ans de travaux.
Dialogues, monologues, chants... sur le plateau sans décor, par une construction à trois voix mêlant plusieurs tonalités comme autant de points de vue, les comédiennes décortiquent le « crime spécifique » que constituent l’inceste et son « coût monumental ». Ici la souffrance des victimes et de leurs proches, là « la perte de confiance dans le contrat social et dans la loi », ou encore les « 9,7 milliards d’euros chaque année pour les dépenses publiques ».
Puis exposent les raisons de sa persistance : les enfants accusés de mentir, les proches – souvent les mères – à qui l’on reproche de manipuler leur enfant lorsqu’il s’agit de témoigner devant la justice, les « 70 % de plaintes classées sans suite ». Et plus largement, « le pouvoir et la perpétuation d’un système de domination » et « la présomption d’innocence improprement invoquée ».
Mieux partager
« Ce qui m’a intéressée, c’est le sous-texte, le déni social », affirme Cécile Morel, metteuse en scène et l’une des trois comédiennes (aux côtés d’Isis Van Groeningen et de Nacima Bekhtaoui), qui a eu envie d’adapter ce texte après avoir entendu une lecture par le juge. « Je trouve ça très bien que les victimes survivantes parlent. Mais j’aimerais qu’on se place au-dessus et qu’on se demande comment réfléchir tous ensemble pour comprendre ce qui fait que la justice est si peu efficace, par exemple », poursuit-elle.
Afin de montrer que c’est « un problème qui concerne tout le monde » , ajoute la comédienne qui se réjouit que « certaines choses dans l’éducation, dans notre comportement, soient en train de changer ».
« Les Chatouilles » en reprise exceptionnelle
Chaque jour à Avignon, le débat se poursuit sur la place attenante au théâtre, avec des membres d’associations ou collectifs. « Plaider la cause » des victimes d’inceste « est ultracompliqué », témoigne Catherine Delahaye, du collectif Soutien Ciivise, après avoir assisté à la pièce. « La culture est une bonne façon de pouvoir encore mieux partager la parole pour qu’elle devienne collective et nous aide tous », ajoute-t-elle. Édouard Durand, qui a été écarté de la Civiise fin 2023, n’a pas vu la pièce, selon Cécile Morel.
Deux autres pièces du « Off » abordent le sujet. Vive, mis en scène par Clément Carabédian et Joséphine Chaffin, au Train bleu (jusqu’au 21 juillet) raconte l’histoire de l’inceste vécu par Anaïs Lacascade, jeune chef issue d’une famille de la gastronomie étoilée, commis par son père.
D’autre part, l’actrice Andréa Bescond, qui avait brisé le silence avec sa pièce Les Chatouilles, jouée au Off d’Avignon il y a dix ans dans une petite salle, adaptée depuis au cinéma, fait une reprise exceptionnelle de ce seul en scène, jusqu’à la fin du festival.
Karine PERRET/AFP


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