Comment a commencé pour vous cette aventure de L’Orient littéraire ?
Je rêvais de journalisme depuis mes 14 ans. J’adorais la littérature et l’écriture, les rencontres et les voyages, et pour moi c’était vraiment le métier idéal. « Un métier de saltimbanque », disait mon père qui ne soutenait pas ce projet. À 19 ans, alors que j’étais étudiant en lettres, je vais frapper à la porte de L’Orient. On m’envoie vers Salah Stétié qui m’a confié un papier à propos des examens de fin de cursus, bac, brevet et autres diplômes et comme je m’en suis bien sorti, j’ai continué avec lui en free-lance. Alors quand en 1960, il prend les rênes de L’Orient littéraire, je deviens son secrétaire. À la fin de l’année 1961, Stétié est nommé conseiller culturel à l’ambassade du Liban en France. C’est à ce moment-là que j’assume la responsabilité de L’Orient littéraire et ce jusqu’en 1965. Par la suite, je suis passé au quotidien Le Jour, et quelque temps après, j’ai quitté le Liban pour la France.
Comment décririez-vous l’atmosphère de l’époque à L’Orient littéraire et plus généralement à Beyrouth ?
C’était une atmosphère extraordinaire. Beyrouth était un espace unique où s’exerçait la plus grande liberté d’expression du Moyen-Orient et donc convergeaient vers elle toutes les grandes plumes de l’époque, qu’elles soient syriennes, palestiniennes, irakiennes ou autres. C’est à Beyrouth que chacun pouvait s’exprimer. Mais outre l’ouverture vers les pays de la région, nous étions également très branchés sur la France et la culture française. On vendait 50 000 à 60 000 exemplaires, ce qui était exceptionnel pour une population de 3 millions d’habitants. L’Orient littéraire était un des arbitres de la vie culturelle, des littératures arabe et française et de la scène artistique. Nous étions incontournables et vraiment attendus. Chaque fois qu’un acteur, un peintre, un musicien ou un écrivain venait à Beyrouth, il passait chez nous, nous le recevions, nous lui consacrions un article ; mais comme la vie sociale et l’hospitalité libanaises étaient ce qu’elles étaient, nous passions aussi du temps avec tous ces artistes et des liens d’amitié se tissaient. Nous n’avions pas le biais des attachées de presse qui exercent leur contrôle sur l’image publique ; le contact se faisait de façon directe et simple. De 1960 à 1965, ça a été un festival de rencontres magnifiques. Ces années-là ont été pour moi une formidable expérience humaine et intellectuelle.
En avez-vous gardé des souvenirs particuliers ? Avez-vous en mémoire des anecdotes qui reflètent un peu l’air de ce temps-là ?
Le festival de Baalbeck était un moment très important de la vie culturelle qui faisait converger vers le Liban des artistes de premier plan et de renommée internationale. Je me souviens particulièrement de certains d’entre eux, tels que Pierre Brasseur, Rudolf Noureev, Maurice Béjart venu présenter son Boléro au temple de Bacchus, Robert Hirsch et ses Fourberies de Scapin, Jean Seberg et Romain Gary avec qui j’ai passé des soirées merveilleuses, Juliette Gréco avec son amant du moment, ou Jean Cocteau qui a laissé des dessins à l’hôtel Palmyra mais qui a aussi réalisé un dessin original pour les lecteurs de L’Orient littéraire.
Pour l’anecdote, me revient en mémoire qu’un jour de 1963, j’ai reçu un coup de fil d’Amal Naccache qui m’annonce la venue au Liban d’une jeune chanteuse : Barbara. Elle était encore débutante en France et totalement inconnue au Liban. Elle devait se produire plusieurs soirs au Casino du Liban, mais au cabaret du Casino et non dans la grande salle. Nous avons écrit un article sur elle, mais nous nous sommes aussi démenés pour rameuter nos amis afin qu’ils aillent l’écouter. Nous avons réussi à faire venir plus d’une vingtaine de personnes chaque soir.
Je me souviens aussi du passage de Johnny Hallyday à Beyrouth. Kamal Joumblatt avait interdit son concert et j’avais organisé chez moi une soirée où il a chanté pour les amis que j’avais réunis. Ces anecdotes illustrent un peu cette époque joyeuse et décontractée. C’était insouciance, dolce vita et compagnie.
Parlons un peu des plumes qui écrivaient dans L’Orient littéraire et du contenu du journal. Avez-vous été particulièrement marqué par certaines personnalités ou certains écrits ?
Ce qui me reste avant tout, c’est que nous faisions nos choix avec une liberté totale et sans jamais subir de pression. Je me souviens de la mort d’Édith Piaf survenue le même jour que celle de Jean Cocteau ; nous en avions parlé avec émotion. Je me souviens aussi avoir consacré une demi-page au refus de Sartre de recevoir le Prix Nobel, le 22 octobre 1964. On lisait L’Express, Le Monde, Le Nouvel Observateur et on se tenait au courant de l’actualité culturelle française avec assiduité. Mais la scène locale était très vivante elle aussi et le théâtre en pleine effervescence : les scènes arabe et française produisaient beaucoup de bonnes choses. Je me souviens aussi du retentissement du roman de Leïla Baalbaki Je vis ; on l’a comparée à la Sagan de Bonjour tristesse.
Quant aux plumes, il y en avait de très belles, dont celle de Georges Schéhadé avec qui j’allais régulièrement déjeuner avec un immense plaisir. Il était plein d’humour et d’humanité et écrivait régulièrement dans nos colonnes. Nous avons parfois publié des textes inédits qui nous ont été confiés par les éditeurs ou les écrivains eux-mêmes : Saint-John Perse, Yves Bonnefoy, Jacques Berque, Vladimir Nabokov ou Ernest Hemingway ont ainsi signé dans nos pages. Il nous est aussi arrivé de recevoir de grandes personnalités, telles que Senghor ou Bourguiba qui nous ont accordé des entretiens ou nous ont laissé des papiers. Mais je me souviens aussi du peintre Georges Cyr qui s’était installé au Liban et qui a réalisé beaucoup de dessins originaux pour L’Orient littéraire. Une de ses peintures m’a longtemps accompagné et m’accompagne encore.
Enfin, l’un de mes plus merveilleux souvenirs, c’est quand j’ai été envoyé tout un mois à Rome pour couvrir la vie culturelle italienne ; j’y ai rencontré Alberto Moravia et Federico Fellini.
Vous avez beaucoup écrit sur la scène artistique et la peinture libanaise.
Oui, c’est même par là que j’ai commencé et je suivais ce qui se passait de façon très étroite. Le champ pictural était traversé par des débats passionnés, dont celui entre figuration et abstraction, ou celui entre tradition et modernité. On discutait beaucoup de tout ça. Il fallait que la peinture libanaise trouve son identité sans verser dans le folklore.
L’Orient littéraire était également ouvert aux sujets sociétaux, tels que le crime d’honneur, le statut des femmes, la médecine et ses progrès. Il n’y avait pas de sujets tabous et tout nous intéressait. Mais le grand sujet de la période était celui du nationalisme arabe face à l’Occident. Nous n’étions pas encore entrés dans la période où l’islamisme s’est imposé dans les débats.
Qu’est-ce qui vous reste de tout ça aujourd’hui ?
Un grand bonheur et beaucoup de fous-rires. L’ouverture et la richesse des échanges. Mais aussi de nombreuses soirées qui se prolongeaient avec les artistes, à Zeitouné, aux Caves du Roy ou chez Ajami, le restaurant à proximité de nos bureaux du centre-ville où nous avons passé tant de délicieux moments.
16 juin 1929Lancement du premier numéro par Georges Naccache, Georges Schéhadé, Laurice Schéhadé, Antoine Mourani et Antoine Tabet.
29 octobre 1960
Reprise de la publication par Salah Stétié.
Comité de rédaction :
Jabbour Abdel-Nour, Hani Abi-Saleh, Camille Aboussouan, Saïd Akl, Maurice Chéhab, Georges Cyr, Jamil Jabre, Youssef el-Khal, Hector Klat, M.-H. Mainguy, Jacques Mettra, Albert Nader, Alecco Saab, K.R. Sarkis, Georges Schéhadé, Louis Tabet.
6 juillet 2006
Reprise de la publication par Alexandre Najjar.
Comité de rédaction :
Charif Majdalani, Farès Sassine, Jabbour Douaihy, Antoine Boulad.
Rencontré un soir dans un petit restaurant de St Germain des Prés ...n'a pas reconnu un de nos convives...ou n'a pas voulu le reconnaître.. et pourtant ils avaient festoyé très souvent aux Caves du Roy...mais voilà....à l'époque il n'avait pas de l'"aveuglement" communautaire ...
10 h 30, le 15 juillet 2024